Alors que le Canada progresse lentement mais sûrement dans la mise en œuvre du système bancaire ouvert, les experts jugent que ce qui était initialement perçu comme un risque pour les grandes banques pourrait également constituer une occasion favorable pour celles-ci.
Le système bancaire ouvert, parfois appelé «banque axée sur le consommateur», permet aux particuliers et aux entreprises de partager en toute sécurité leurs données financières entre différents prêteurs.
Concrètement, cela pourrait permettre aux Canadiens disposant de plusieurs comptes auprès de différents établissements financiers d’avoir une vue d’ensemble de leur situation financière sur un tableau de bord pratique. Ce système vise à stimuler la concurrence dans le secteur en facilitant le changement de prêteur.
John Aiken, analyste chez Jefferies, ne considère pas le système bancaire ouvert comme «une vague déferlante imminente» menaçant les grandes banques, mais il estime qu’il pourrait éroder leurs parts de marché à long terme.
«Cela ne se fera cependant pas du jour au lendemain, affirme-t-il. Je ne m’en inquiète pas outre mesure, et nous n’entendons pas non plus d’inquiétudes généralisées de la part des investisseurs.»
Il ajoute toutefois que le système bancaire ouvert offre également des occasions favorables aux banques, qui ont tout à gagner à avoir une vision plus complète des finances de leurs clients, puisque cela leur permet de se disputer une part plus importante du budget de ceux-ci.
Le Canada a progressé dans l’adoption de règles relatives au système bancaire ouvert après l’intégration, dans le budget 2024, d’une législation visant à l’instaurer. En juin, le ministère des Finances a déposé un projet de loi et a organisé une période de consultation de 60 jours qui s’est achevée en août.
Le ministère estime que la mise en œuvre coûterait environ 457,7 millions $ sur une période de dix ans et devrait générer 13,2 milliards $ d’avantages pour les consommateurs et les entreprises au cours de cette période.
Selon le gouvernement, environ neuf millions de Canadiens partagent actuellement des données financières au moyen d’une pratique appelée «capture de données d’écran», ou «screen scraping» en anglais, ce qui les expose à des risques en matière de sécurité et de confidentialité. Cette technique implique généralement qu’un particulier communique ses identifiants bancaires à un tiers afin d’accéder aux informations dont une application a besoin pour fonctionner.
M. Aiken a déclaré que le sentiment qu’il retirait des grandes banques était qu’elles tentaient de s’adapter aux nouvelles exigences, mais qu’il semblait qu’aucune d’entre elles ne soit «tout à fait à la hauteur» et que «rien ne se passera tant que les six plus grosses banques ne seront pas opérationnelles».
Il a ajouté que le coût de la mise en œuvre du système bancaire ouvert constituait déjà un frein pour les banques et qu’il existait un risque que cela devienne «très perturbateur», même si cela s’étalera sur une plus longue période.
«Les plus gros détenteurs de dépôts ne devraient pas subir de perturbations majeures dans l’immédiat, mais dans 10 ou 15 ans, nous pourrions assister à une érosion plus significative de leurs parts de marché», a avancé M. Aiken.
Toutefois, M. Aiken convient que les banques pourraient également en tirer certains avantages.
Par exemple, il a expliqué que les banques pourraient avoir accès à des informations telles que les placements des clients détenus auprès d’autres établissements financiers. Les banques pourraient alors tenter de convaincre ces clients de transférer leurs placements externes vers leurs propres établissements.
«Les banques canadiennes disposent d’une quantité bien plus importante de données qu’elles exploitent, et ces informations supplémentaires leur seront utiles. Cependant, le système bancaire ouvert a également pour effet de fournir ces informations à d’autres acteurs, ce qui est perçu comme une menace par les technologies financières ou les nouvelles entreprises numériques.»
Henry Kim, professeur à la Schulich School of Business de l’université York, croit que le fait que le système bancaire canadien soit en réalité un oligopole pourrait aider les grands prêteurs à s’adapter.
«Avec une concentration aussi élevée, les banques pourraient se contenter d’observer la situation et se dire: “C’est une technologie financière qui marche bien, alors rachetons-la ou reproduisons son modèle.” Les banques disposent déjà d’un pouvoir considérable», a déclaré M. Kim.
Au quatrième trimestre de 2025, les chiffres de Statistique Canada indiquaient que les six grandes banques détenaient plus de 90 % de l’ensemble des actifs bancaires.
Des changements positifs
Dans l’ensemble, M. Kim se montre optimiste quant au fait que le système bancaire ouvert entraînera des changements positifs dans le secteur.
«À terme, lorsque la poussière sera retombée et que l’écosystème aura compris comment fonctionnent toutes ces technologies, je pense que les consommateurs auront réellement la possibilité de disposer d’options et de faire des choix», a-t-il affirmé.
Dans une entrevue accordée à l’issue du Sommet mondial sur la finance ouverte, le mois dernier, Steve Boms, directeur général de la Financial Data and Technology Association, a indiqué que les consommateurs ne pourraient accéder aux outils du système bancaire ouvert qu’à partir de la fin de l’année 2027 au plus tôt.
Le sommet a donné lieu à des interventions de responsables de la Banque du Canada et du ministère des Finances sur la mise en œuvre d’un cadre réglementaire. Il a également été question de la manière dont les grandes institutions financières perçoivent la situation.
Sur les marchés où le système bancaire est plus avancé qu’au Canada, M. Boms a expliqué que les institutions financières avaient d’abord adopté une attitude défensive, mais que cela avait changé.
«Au fil du temps, elles ont adopté une posture davantage offensive. J’entends par là la capacité à exploiter les données avec l’autorisation des clients de manière à les satisfaire, à leur offrir davantage d’options et d’outils permettant d’améliorer leur solvabilité et leur accès à des crédits abordables», a-t-il indiqué.
Il a ajouté que les prêteurs disposant des ressources les plus importantes à consacrer au développement technologique et au marketing pourraient tirer profit des changements bancaires impulsés par les consommateurs.
«Les banques ne se contenteront pas d’être de simples fournisseurs de données; elles en seront également les destinataires, car les tiers devront eux aussi partager des données avec le consentement du client. Je pense donc sincèrement qu’il y a beaucoup d’avantages à en tirer du point de vue des banques canadiennes», a soutenu M. Boms.
Ethan Teclu, porte-parole de l’Association des banquiers canadiens (ABC), a déclaré dans un communiqué que celle-ci s’engageait à favoriser l’innovation et la concurrence dans le secteur financier canadien de manière responsable.
«En tant que porte-parole des banques au Canada, l’ABC a défendu cette cause et collaboré avec ses membres et le gouvernement afin de fournir des orientations sur la création d’un cadre bancaire axé sur le consommateur qui sert les intérêts des Canadiens, tout en garantissant la stabilité de notre système financier», indique le communiqué.
«Alors que le Canada s’apprête à mettre en œuvre ces mesures, nous pouvons tirer parti des enseignements d’autres juridictions, notamment en ce qui concerne les avantages d’une approche progressive, l’efficacité réglementaire et l’adoption de moyens plus sûrs et interopérables de partage des données financières.»

