Lorsque David Baillargeon a passé la commande d’un lot de protéines de lactosérum pour son entreprise l’automne dernier, il a essuyé un refus de la part de son fournisseur.
«Il m’a dit: “Mon gars, je te l’avais dit. Il n’y en a plus”», raconte M. Baillargeon, fondateur de Canadian Premier Supplements, un petit fabricant sous contrat de compléments protéinés qui aide notamment des influenceurs et des gérants de salles de conditionnement physique à lancer leurs propres produits.
L’engouement des consommateurs pour les protéines a explosé ces dernières années, en partie alimenté par les tendances des réseaux sociaux promouvant les régimes riches en protéines et par l’essor des médicaments amaigrissants à base de GLP-1, qui incitent les utilisateurs à consommer davantage d’aliments riches en nutriments et en protéines.
Les entreprises en ont pris bonne note. Les rayons des magasins regorgent désormais de produits allant des «nachos» aux pâtes en passant par les céréales pour le déjeuner riches en protéines, tandis que des boissons à base de café riches en protéines font leur apparition sur les menus de Starbucks et de Tim Hortons.
Mais pour les fabricants de protéines de lactosérum — un complément alimentaire peu calorique et facile à digérer —, augmenter la production n’est ni rapide ni simple. De nombreux fabricants ont donc du mal à suivre le rythme de cette forte hausse de la demande.
M. Baillargeon a indiqué qu’il n’avait pas pu garantir la livraison de produits à base de lactosérum à ses clients pendant trois mois l’hiver dernier. Parallèlement, les prix avaient considérablement grimpé.
Pour un fabricant sous contrat comme lui, la hausse des prix s’est traduite par une baisse des commandes de ses clients, car il a dû leur répercuter ces coûts. M. Baillargeon a indiqué que les commandes de protéines de lactosérum avaient chuté d’environ 35 % après le début de la hausse des prix.
Le concentré de protéines de lactosérum, le type souvent utilisé par les fabricants de produits alimentaires et les entreprises de compléments alimentaires, se négociait sur le marché des produits laitiers à plus de 13 $ US la livre aux États-Unis à la mi-juin, soit une hausse de 250 % par rapport à l’année dernière, selon la société américaine de l’AgTech Ever.Ag.
L’isolat de protéines de lactosérum, une version plus raffinée présentant une teneur en protéines plus élevée, coûte 150 % de plus que l’année dernière, selon ces données.
Cette tendance s’observe également en Europe, où les prix de certains concentrés de protéines de lactosérum ont plus que doublé en mai par rapport à l’année précédente, selon DCA Market Intelligence, une société néerlandaise spécialisée dans l’évaluation des prix des matières premières.
Mais l’industrie laitière n’est pas en mesure de répondre à la demande, a déclaré Graeme Crosbie, économiste principal chez Financement agricole Canada (FAC).
Le lactosérum étant un sous-produit de la fabrication du fromage, il ne s’agit pas simplement d’en augmenter la production, a-t-il expliqué.
«Ces installations de production de fromage sont à forte intensité de capital; leur mise en service nécessite beaucoup de temps et d’argent, a-t-il déclaré. Ce n’est pas quelque chose qui peut être ajusté rapidement à court terme pour répondre à cette demande supplémentaire.»
Les pressions encore là pour un bon moment
Au-delà de la transformation, l’approvisionnement en lait des exploitations agricoles reste également limité, a ajouté M. Crosbie.
En avril, la coopérative laitière Agropur a annoncé un investissement d’un milliard de dollars visant à accroître sa capacité de production de protéines afin de répondre à la demande croissante.
De son côté, la société montréalaise Saputo a investi massivement il y a quelques années pour augmenter sa production de lactosérum, ce qui a joué en sa faveur, a déclaré son chef de la direction, Carl Colizza, aux analystes lors d’une conférence téléphonique sur les résultats du quatrième trimestre au début du mois.
Mais il faudra encore un certain temps avant que les pressions sur l’offre ne s’atténuent, a déclaré M. Crosbie.
«C’est un long processus qui consiste non seulement à disposer des capitaux nécessaires pour réaliser ces investissements dans les usines, mais aussi à les mettre en production», a-t-il expliqué.
Pour les entreprises qui utilisent le lactosérum comme ingrédient, cela signifie devoir s’adapter à la hausse des coûts dans l’intervalle.
Chez Flourish Pancakes, une entreprise établie à Vaughan, en Ontario, les protéines de lactosérum restent un élément central de la plupart des préparations pour crêpes et muffins. Jusqu’à présent, son approvisionnement n’a pas été perturbé, mais cela a un coût élevé.
«C’est un marché où il faut prendre ce qu’on peut obtenir ou ce qu’on vous propose, a déclaré Andrew Andriano, fondateur de Flourish. Cela a clairement davantage affecté nos marges que notre chaîne d’approvisionnement.»
Alors que l’entreprise subit une baisse de ses marges de 10 à 20 %, M. Andriano précise qu’il n’a pas répercuté l’intégralité de ces coûts sur les consommateurs. Au lieu de cela, l’entreprise réalise des économies ailleurs et achète plus de lactosérum que nécessaire afin d’anticiper d’éventuelles hausses de prix.
Mais M. Andriano a ajouté que les consommateurs se tourneraient vers d’autres options protéinées plus abordables si les prix continuaient à grimper. Parmi ces options figurent les protéines de pois, de soja, de chanvre, de riz complet et d’autres protéines d’origine végétale ou laitière.
L’entreprise spécialisée dans les déjeuners a déjà commencé à envisager un mélange de protéines végétales et de lactosérum comme alternative abordable, a-t-il indiqué. Mais cela n’aura aucune incidence sur la gamme de produits actuelle ni sur les préparations pour crêpes.
Cependant, ce ne sont pas tous les petits fabricants qui sont en mesure de conserver leurs formules.
Après que son fournisseur d’isolat de lactosérum s’est désengagé le mois dernier, Aelie Swift a dû trouver un nouveau fournisseur pour ses préparations à haute teneur en protéines destinées aux crêpes et aux gaufres. Mais très vite, la propriétaire de HelloAmino, établie à Calgary, s’est rendu compte que tous les lactosérums ne se valaient pas.
Depuis lors, Mme Swift a reformulé 12 de ses quelque 30 produits afin de «trouver une nouvelle façon de créer ces recettes en combinant différentes protéines, car l’isolat de lactosérum dont nous disposons n’est pas utilisable».
Mme Swift a indiqué qu’elle expérimentait également d’autres nutriments, tels que le collagène et les fibres.
«Nous avons bâti notre marque sur l’utilisation de cette protéine de haute qualité, a-t-elle déclaré. Je ne veux pas m’en éloigner complètement. Nous essayons donc de trouver le meilleur équilibre.»
Avec des informations de l’Associated Press
