Le directeur général de Loblaw, le Danois Per Bank, a amené avec lui un petit bout d’Europe il y a trois ans, lorsqu’il s’est installé au Canada pour diriger la plus grande chaîne de supermarchés du pays.
«Les petits magasins à bas prix sont sans doute l’une des choses que j’ai apportées au Canada», affirme M. Bank, assis dans l’arrière-boutique d’un petit magasin No Frills de Toronto.
Dans ses magasins plus petits proposant 5000 produits, Loblaw a supprimé les comptoirs de traiteur et de prêt-à-manger et les boulangeries typiques de ses enseignes traditionnelles — et les clients ne s’en plaignent pas. Si les épiceries de liquidation ne sont pas un phénomène nouveau, la transition opérée par Loblaw vers une expérience d’achat rapide dans ses enseignes No Frills et Maxi a permis de passer à la vitesse supérieure.
Aujourd’hui, bon nombre de ses enseignes à bas prix ont été redimensionnées pour ressembler davantage à des épiceries de quartier.
Lorsque M. Bank a pris les rênes de l’entreprise, Loblaw comptait 43 magasins de petit format de moins de 20 000 pieds carrés. Aujourd’hui, elle en possède plus de 75 à travers le pays. Cette stratégie est délibérée.
«Nous avons désormais pour objectif de miser sur les petits magasins, tant en milieu urbain qu’en milieu rural», indique M. Bank.
Cela a permis à Loblaw d’étendre sa présence même dans des petites communautés d’à peine 4000 habitants, où un supermarché traditionnel de grande envergure ne s’implanterait peut-être pas.
«D’ici quelques années, les épiceries à bas prix représenteront plus de la moitié de notre activité alimentaire. Je ne pense pas que quiconque ait envisagé cela avant mon arrivée», affirme M. Bank.
Les épiceries de liquidation représentent environ 40 % du réseau de magasins d’alimentation de l’entreprise et sont en voie de dépasser en nombre ses magasins traditionnels — Real Canadian Superstore, Loblaws et Fortinos —, les consommateurs étant à l’affût des aubaines.
La percée continue de l’entreprise dans ce marché intervient alors que les budgets des ménages ont été mis à rude épreuve ces dernières années par une série de chocs économiques. Tout a commencé par une flambée de l’inflation alimentaire à la sortie de la pandémie, suivie de la crise tarifaire entre les États-Unis et le Canada qui s’est ravivée après le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche, le tout aggravé par une crise énergétique découlant de la guerre au Moyen-Orient.
Alors que l’inflation globale oscille autour de 3 %, les distributeurs alimentaires pourraient à nouveau se retrouver au cœur des préoccupations des consommateurs — un sentiment de déjà-vu par rapport aux dernières années, lorsque Loblaw était le symbole de l’inflation alimentaire.
«Je ne pense pas que la situation soit très favorable en matière d’inflation actuellement», soutient M. Bank.
Lorsqu’on lui a demandé si Loblaw pourrait à nouveau essuyer la colère des consommateurs, M. Bank a répondu que, «si c’est notre cas, ce sera le cas pour tous».
«Nous espérons être mieux placés que la plupart des autres grâce à toutes les autres mesures que nous prenons pour offrir un bon rapport qualité-prix. Pour nous, il est important de rester vraiment compétitifs.»
M. Bank estime que la réputation de Loblaw est «en bonne posture».
«Nous avons fait preuve d’une grande humilité face à ces défis», dit M. Bank à propos du mouvement de boycottage mené par le groupe Reddit baptisé «LoblawIsOutofControl».
M. Bank souligne que les distributeurs alimentaires seront toujours sous pression en matière de prix, car les consommateurs interagissent avec les magasins et non avec les fournisseurs, et qu’il y aura toujours des clients mécontents.
Monica LaBarge, chercheuse spécialisée dans le bien-être des consommateurs, indique que M. Bank a pris les rênes de Loblaw alors que l’entreprise traversait une mauvaise passe et qu’il occupe toujours un «poste peu enviable» consistant à tenter d’améliorer la réputation de Loblaw après le scandale de la fixation des prix du pain et le boycottage survenus il y a quelques années.
«Son image de marque s’est peut-être un peu redressée, mais Loblaw se trouve toujours en bas du classement des enseignes alimentaires canadiennes», rappelle Mme LaBarge, professeure adjointe à l’université Queen’s, où elle étudie l’accès à l’alimentation et le bien-être des consommateurs.
Elle a cité une enquête de consommation réalisée en 2026 dans le cadre du Great Canadian Brand Index, qui classait Loblaw en dernière position parmi 130 marques au Canada et la qualifiait de «la plus scrutée» parmi tous les distributeurs alimentaires.
Loblaw est peut-être devenu une cible facile pour les consommateurs en raison de son comportement passé, tandis que d’autres enseignes de distribution alimentaire sont passées inaperçues, avance Mme LaBarge.
«La situation s’est aggravée et, si l’on cherche un bouc émissaire, Loblaw constitue une cible facile.»
Elle explique que regagner la confiance des consommateurs dépend de l’équilibre entre le désir de rendement des actionnaires et la perception des consommateurs. Elle croit qu’il faudra des années à Loblaw pour rétablir sa réputation.
Autre série de défis
Dans le même temps, la tâche de M. Bank ne s’allège pas avec le ralentissement économique et la montée des tensions géopolitiques, souligne Mme LaBarge.
Les prix record du diesel, conséquence de la guerre en Iran, ont créé une nouvelle série de défis pour le distributeur, puisque les fournisseurs ont augmenté leurs prix.
M. Bank rapporte que l’un des principaux fournisseurs de Loblaw a demandé une hausse de prix de 15 %, ce à quoi le distributeur s’est opposé.
«C’est vraiment quelque chose qui m’a mis en colère. Qui va être tenu pour responsable? C’est nous», dénonce-t-il.
M. Bank déplore le fait que ce sont les distributeurs alimentaires qui doivent faire face à la colère des consommateurs face aux hausses de prix, et non les fournisseurs multinationaux, comme Nestlé, Unilever ou P&G, qui sont à l’origine de ces augmentations.
Cette lutte pour attirer les consommateurs survient alors que les États-Unis et le Canada sont très éloignés d’un accord commercial.
S’il le pouvait, M. Bank aimerait que les choses «reviennent à la situation d’avant les droits de douane».
Il garde cependant espoir que les tensions s’apaiseront avec le temps.

