Le système commercial mondial se trouve «à un tournant décisif», a averti l’Organisation mondiale du commerce (OMC) mardi, soulignant qu’un retour à une «politique commerciale unilatérale aurait des coûts importants».
«La politique commerciale mondiale et l’OMC connaissent les perturbations les plus graves et durables depuis la création du système commercial multilatéral il y a 80 ans», souligne l’organisation dans son rapport annuel, reprenant les mots de la directrice générale de l’organisation, Ngozi Okonjo-Iweala, en mars.
La situation ne s’est pas améliorée depuis, Donald Trump poursuivant sa guerre des droits de douane entretenue tous azimuts depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, en particulier au Moyen-Orient.
«Nous assistons à une remise en cause des règles commerciales d’une ampleur inédite depuis la création, au lendemain de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale, des institutions multilatérales chargées de garantir un commerce mondial ouvert, stable et prévisible», s’inquiète la cheffe de l’OMC dans la préface du rapport.
Selon l’OMC, quatre dynamiques ont rendu la coopération entre ses membres plus difficile : la répartition de plus en plus dispersée de la puissance économique, la diversité croissante des degrés et des formes d’intervention des pouvoirs publics sur les marchés, l’évolution de la nature du commerce (changement des chaînes de valeur mondiales, numérisation et politiques environnementales), et la montée des tensions géopolitiques.
Selon les simulations effectuées par les économistes de l’OMC à l’horizon 2050, le PIB mondial diminuerait de 5,1% et les exportations mondiales de 18,6% dans un scénario de «monde géopolitiquement fragmenté», dans lequel le système commercial multilatéral se scinderait en blocs géopolitiquement alignés.
Suivant un scénario dans lequel la coopération multilatérale serait remplacée par un réseau d’accords de libre-échange (ALE) et l’OMC ne fonctionnerait plus du tout, le PIB mondial diminuerait de 6,9% et les exportations mondiales de 26,9%.
À l’inverse, un scénario de «coopération mondiale renforcée», dans lequel la coopération commerciale multilatérale serait consolidée, pourrait voir le PIB mondial augmenter de 2,9% et les exportations mondiales de 17,9%.
Les coûts d’une éventuelle érosion des échanges multilatéraux ne seraient pas répartis de manière égale, selon l’OMC, qui indique que les économies les plus petites et les plus pauvres seraient particulièrement vulnérables.
Intelligence artificielle
Selon l’OMC, qui publiera le 8 octobre une actualisation de ses prévisions pour le commerce mondial, l’organisation reste pour l’instant «le rouage essentiel du système commercial mondial fondé sur des règles».
Environ 72% du commerce mondial des marchandises continue de franchir les frontières selon des modalités tarifaires que les membres de l’OMC ont négociées et qu’ils se sont engagés à respecter, détaille le rapport.
Toutefois, «il y a deux ans, cette part s’élevait à 80%, ce qui donne à penser que (…) tout ne va pas pour le mieux au sein du système. Cette tendance est préoccupante et reflète le moment décisif» que nous vivons, a déclaré le chef économiste de l’OMC, Robert Staiger, dans un entretien à l’AFP.
«Un autre signe de la pression qui pèse sur le commerce mondial est que les nouveaux droits de douane et restrictions commerciales concernent désormais 11% des importations mondiales, soit le taux le plus élevé depuis plus de 15 ans», a-t-il relevé.
Selon M. Staiger, une partie de la «résilience» actuelle du commerce mondial reflète «l’essor de l’intelligence artificielle (IA)» et le fait que les biens nécessaires au déploiement de cette technologie génèrent des flux commerciaux très importants (serveurs, équipements industriels, ordinateurs…).
«Cet essor remarquable des investissements, qui se poursuit, (…) pourrait masquer en partie la baisse du commerce mondial qui aurait pu se produire autrement», a-t-il souligné.
Un autre point important à retenir concernant l’IA, selon cet expert, est que son essor reste concentré dans certains pays et pourrait masquer des évolutions très différentes du commerce selon les régions.
Par ailleurs, «le boom des investissements dans l’IA pourrait prendre fin — une possibilité dont on parle beaucoup dans les milieux économiques et des affaires — et il serait donc risqué de considérer que tout va bien au seul motif que le commerce mondial continue de progresser à un rythme soutenu», a-t-il averti.
