Les vignobles canadiens pourraient contribuer à hauteur de plusieurs milliards de dollars supplémentaires au PIB du pays dans les années à venir si les obstacles auxquels ils sont confrontés étaient levés, selon une nouvelle analyse.
À l’heure où le premier ministre Mark Carney s’efforce de renforcer les industries nationales, le secteur viticole recèle un important potentiel de croissance inexploité, selon un nouveau rapport de Deloitte commandé par Wine Growers Canada.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
CTV News a obtenu en exclusivité un premier accès à cette analyse et se rend mardi dans le comté de Prince Edward – la région viticole de l’Ontario qui connaît la plus forte croissance – pour s’entretenir avec des vignerons au sujet de ces conclusions.
Les vins canadiens représentent actuellement 28,8% des ventes de vin sur le marché intérieur, contribuant à hauteur de 10,1 milliards de dollars par an au PIB du Canada. Mais si l’industrie parvenait à atteindre une part de marché majoritaire de 51 % au cours des 15 prochaines années, les vins fabriqués au Canada pourraient contribuer à hauteur de 13,7 milliards de dollars par an.
Pour y parvenir, souligne le rapport, il faudrait supprimer les barrières commerciales interprovinciales qui persistent, renforcer la représentation et la notoriété des vins canadiens à travers le pays, et que les législateurs mettent en œuvre des changements politiques et fiscaux afin d’uniformiser les règles du jeu avec les concurrents internationaux.
En 2025, le Canada comptera plus de 31 000 hectares de vignes et plus de 600 vignobles, soutenant environ 99 300 emplois à temps plein. L’industrie viticole de ce pays est également étroitement intégrée à toute une série d’autres secteurs économiques clés, de l’agriculture et de la fabrication au tourisme et au commerce de détail.
Progression pour les produits canadiens
Le secteur est présent dans tout le pays, de l’Okanagan en Colombie-Britannique à la vallée d’Annapolis en Nouvelle-Écosse.
Cependant, il est souvent beaucoup plus difficile de se procurer un vin rouge corsé de Penticton, un Painted Rock de Colombie-Britannique ou un Tidal Bay vif de Benjamin Bridge dans une ou deux provinces voisines que de prendre un Rioja espagnol générique dans les rayons d’un magasin d’alcool local.
Cela dit, le rapport a révélé que l’«effet multiplicateur» des vins canadiens est six fois supérieur à celui des vins importés. Wine Growers Canada estime que chaque bouteille de vin 100% canadien achetée sur le marché intérieur génère environ 89,99 $ pour l’économie, alors qu’une bouteille de vin importé ne génère que 15,73 $.
Si la campagne «Achetez canadien» – déclenchée par la guerre commerciale du président américain Donald Trump – et la décision de représailles des provinces de retirer l’alcool américain des rayons se sont avérées très payantes pour de nombreux producteurs nationaux, il reste encore de la marge pour tirer davantage de profit du marché.
Par exemple: sur les 166 millions de litres de vin vendus au Québec en 2023-2024, seuls deux millions de litres étaient des vins élaborés à partir de raisins cultivés à 100% au Québec. Le rapport soutient que le moment est venu de promouvoir les vins comme un choix idéal pour les Canadiens qui souhaitent acheter davantage de produits locaux.
Les barrières interprovinciales persistent
Malgré la vague d’engagements interprovinciaux visant à éliminer les barrières commerciales interprovinciales, nombre d’entre elles persistent et entravent la capacité du secteur viticole à étendre sa présence à l’échelle du pays, affirme le rapport.
Bien qu’il existe la Loi fédérale sur l’importation des boissons enivrantes, le commerce interprovincial de l’alcool est en grande partie régi par les provinces, ce qui a donné lieu jusqu’à présent à un éventail disparate d’exigences en matière de licences, de conformité et de qualifications.
Selon Wine Growers Canada, ses membres considèrent depuis longtemps ce mélange de règles comme un obstacle à la croissance nationale, car il limite l’accès des consommateurs et réduit le potentiel de revenus des producteurs.
Selon le rapport, les efforts visant à lever ces barrières en mars dernier présentaient un tableau inégal. Les provinces où les restrictions étaient les moins strictes étaient la Colombie-Britannique, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse, car elles autorisent l’expédition directe aux consommateurs (DTC) de vin provenant d’autres provinces et les importations illimitées de vin pour la consommation personnelle.
Parmi les régions du pays où les restrictions sont modérées figurent l’Alberta et l’Ontario, où l’expédition DTC n’est pas encore pleinement en vigueur. Par ailleurs, les territoires ainsi que Terre-Neuve-et-Labrador ont été jugés comme ayant les restrictions les plus élevées, avec des limites légales sur les importations personnelles et l’absence d’expéditions DTC.
Le mois dernier, Ottawa a déclaré que 10 provinces et le Yukon étaient en bonne voie pour permettre aux consommateurs d’acheter directement de l’alcool canadien pour leur consommation personnelle d’ici mai 2026, mais la manière dont cette politique sera mise en œuvre reste à la discrétion de chaque juridiction.
Changements politiques et fiscaux nécessaires
Afin de libérer davantage le potentiel du secteur, le rapport préconise également l’élaboration d’une stratégie fédérale dédiée au vin, distincte du plan national de tourisme existant.
Une stratégie spécifique au secteur pourrait améliorer la planification à long terme et la sécurité des investissements, et, associée à des changements fiscaux et réglementaires qui uniformisent les règles du jeu avec les concurrents internationaux, elle renforcerait la viabilité du secteur, affirme le rapport.
À titre d’exemple de l’incohérence en matière de charge fiscale à laquelle sont confrontés les viticulteurs de ce pays, un domaine viticole canadien de taille moyenne – produisant 500 000 litres par an – paie environ 372 500 dollars canadiens de droits d’accise fédéraux.
Un domaine viticole américain de production comparable paie environ 19 700 dollars américains, soit 27 000 dollars canadiens, et cet écart a des répercussions sur les prix, les marges et la capacité à réinvestir, indique le rapport.
Sur le plan politique, les vignerons et les propriétaires de domaines viticoles soulignent les conditions de marché inégales d’une province à l’autre, ce qui entraîne une incertitude persistante – même si les barrières commerciales sont levées.
Par exemple, l’un d’eux a posé la question suivante : une Vinters Quality Alliance (VQA) basée en Ontario serait-elle traitée de la même manière qu’une VQA de la Colombie-Britannique, et serait-elle soumise aux mêmes réglementations, procédures et audits ? Plus le producteur est petit, plus le respect des exigences multi-juridictionnelles peut devenir contraignant.
«Un marché intérieur plus ouvert, une concurrence loyale et une harmonisation coordonnée des politiques peuvent libérer tout le potentiel économique du vin canadien, créant ainsi des emplois, des investissements et une prospérité rurale à long terme», a indiqué Dan Paszkowski, président-directeur général de Wine Growers Canada, dans un communiqué.

