Jamais une entreprise n’avait grandi aussi vite: Anthropic, devenue en cinq ans un géant de l’IA valorisé 1000 milliards de dollars, vise une entrée en Bourse record. Mais trois menaces planent : des rivaux qui rattrapent, des prix qui fondent, des factures qui s’envolent.
Le danger, Anthropic le décrit noir sur blanc dans son prospectus d’entrée à Wall Street, publié lundi: «l’écart entre les modèles d’IA les plus avancés pourrait se réduire».
Or l’entreprise de San Francisco dit tirer «la quasi-totalité» de ses revenus de ses outils d’IA et ne peut, comme Google ou Meta, se reposer sur un empire publicitaire pour encaisser un coup dur.
Les investisseurs ont déjà frémi. Mi-août, ses actionnaires faisaient miroiter une valorisation de 2000 milliards de dollars.
Mais un ralentissement de croissance, passée de 145 % au deuxième trimestre (par rapport aux trois mois précédents) à 45 % au troisième, a suffi à refroidir les esprits et ramener les attentes autour de 1500 milliards.
Des rivaux qui rattrapent
Les modèles d’IA dits ouverts, téléchargeables et modifiables, talonnent les modèles «fermés» comme Claude ou ChatGPT, accessibles via les services en ligne de leurs propriétaires. Ils n’ont qu’environ quatre mois de retard en moyenne, selon l’institut de recherche Epoch AI.
Sur ce créneau, le chinois Moonshot vient à peine de lancer Kimi K3.1 Pro, aux performances proches des meilleurs modèles «fermés» américains, et moitié moins cher que Claude Opus 5.5, la vedette actuelle d’Anthropic.
Entre Anthropic, OpenAI et Google, aucun ne s’impose durablement: «le classement des meilleurs modèles est lui aussi régulièrement rebattu», relève Malik Ahmed Khan, analyste chez Morningstar.
Anthropic s’impose en outre un frein: ses mesures de sécurité «pourraient ralentir nos progrès face à des concurrents qui n’adoptent pas de contraintes similaires», reconnaît-elle. Or Pékin «ne temporisera pas», prévient Dylan Patel, fondateur du cabinet SemiAnalysis.
Chaque nouvelle version de Claude a jusqu’ici relancé ses ventes, assure Anthropic. Plus de 80 % de son chiffre d’affaires du dernier trimestre venait de modèles âgés de moins de six mois.
Des prix qui fondent
Quand les produits se ressemblent, les prix s’effondrent. Selon Morningstar, faire traiter une même quantité de texte par une IA d’un niveau donné coûtait 17 dollars fin 2024, contre 50 cents aujourd’hui: 97 % de moins.
Anthropic a elle-même baissé de 20 % le tarif de Claude Opus en septembre, et OpenAI a divisé par cinq celui de l’un de ses modèles phares en juillet.
L’effet s’observe déjà chez Vercel, une plateforme pour développeurs qui répartit leurs demandes entre différents modèles d’IA: en août, plus de la moitié du texte a été traité par des modèles ouverts, contre 13 % en avril.
Malgré tout, Anthropic captait près des deux tiers des dépenses sur la plateforme.
Et «même si le prix unitaire chute de 90 %, la dépense totale continue d’augmenter, tant que l’usage croît au même rythme», souligne Malik Ahmed Khan.
Des factures qui s’envolent
Les coûts d’Anthropic, eux, sont en grande partie figés: pour rester en tête, chaque nouveau Claude doit être plus gros que le précédent, nourri de plus de données et de plus de calcul, et le ticket d’entrée grimpe à chaque génération.
Depuis fin 2025, l’entreprise s’est engagée à payer au moins 417 milliards de dollars en location de puces et de serveurs, soit près de treize années de ventes au rythme du premier semestre 2026. La facture pourrait même presque doubler en comptant l’ensemble de ses contrats révocables ou en projet.
Ces engagements doivent «en général être honorés quels que soient nos revenus ou notre taux d’utilisation», prévient Anthropic. Le pari engage tout le secteur: Google et Amazon sont à la fois ses actionnaires, ses fournisseurs et ses revendeurs.
Si l’IA rapporte moins que prévu, le Fonds monétaire international redoute une «triple peine» liée à ces investissements croisés: chute des actions, dettes plus difficiles à rembourser et revenus promis qui ne viennent pas. Pour le cabinet d’analyse indépendant New Constructs, cette entrée en Bourse est «un test sans précédent de la crédulité des investisseurs».
Pour payer ces factures, Anthropic compte en effet sur l’argent de la Bourse, qui n’est pas illimité: SpaceX, la société de fusées et d’IA d’Elon Musk, y a levé des sommes record en juin, Google et Meta, qui engloutissent des fortunes dans leurs centres de données, cherchent aussi des capitaux en masse.
OpenAI, dont le patron Sam Altman a jugé une cotation «malavisée» cette année, a choisi d’attendre 2027. Le temps de voir à quelle sauce Wall Street mangera son grand rival.
