La baisse de près de 41 % des recettes des films canadiens au box-office l’an dernier reflète l’instabilité du marché de l’exploitation cinématographique, et non une crise de qualité, selon Téléfilm Canada.
Parallèlement, l’organisme élargit sa définition du succès, qui va au-delà des seules ventes de billets.
Dans un rapport publié ce mois-ci, l’organisme fédéral de financement a constaté une forte baisse des recettes des longs métrages canadiens par rapport à l’année précédente. Francesca Accinelli, cheffe des programmes chez Téléfilm, met toutefois en garde contre une interprétation trop hâtive des résultats d’une seule année.
«Le cinéma indépendant canadien est fortement influencé par un petit nombre de films phares», a expliqué Mme Accinelli en entrevue.
Téléfilm finance environ 130 films par année. Mme Accinelli a souligné que 2024 avait été une année exceptionnellement fructueuse, notamment au Québec, où plus de dix films ont généré plus d’un million de dollars de recettes au Canada.
Parmi les films ayant réalisé les meilleures performances en 2024, on retrouve la comédie musicale «Nos belles-sœurs», adaptée de la pièce de Michel Tremblay, et la comédie «1995» de Ricardo Trogi, quatrième volet de sa série autobiographique, qui ont respectivement engrangé 3,5 millions et 2,9 millions $. La sortie du film Le Cyclone de Noël pendant les fêtes a également contribué à ces excellents résultats.
«Ce n’est pas forcément la norme, a expliqué Mme Accinelli. C’est assurément l’ambition.»
L’année dernière, au Canada anglais, le film d’animation Zoopocalypse (Night of the Zoopocalypse) a connu un franc succès et a depuis rapporté plus de 11 millions $ à l’échelle mondiale, a-t-elle ajouté.
Le marché cinématographique québécois a toujours été plus stable, soutenu par un solide système de vedettes francophones et un écosystème culturel florissant, a soutenu Mme Accinelli, tandis que le Canada anglais fait face à une concurrence plus forte de la part des productions américaines et britanniques.
Elle réfute néanmoins l’idée que le public canadien ne s’intéresse pas aux histoires locales.
«Les gens regardent des films canadiens. Ils prennent des risques. On le constate dans les festivals», a-t-elle déclaré.
Une nouvelle approche
Téléfilm Canada a lancé son Initiative d’engagement du public il y a trois ans, allouant des fonds marketing supplémentaires pour des événements, des séances de questions-réponses et des projections communautaires. L’an dernier, l’organisme a investi 12,7 millions $ dans ce programme, sur un total de 30,7 millions $ en soutien promotionnel, incluant la présence dans les festivals et les campagnes de promotion en salles.
Francesca Accinelli souligne que Téléfilm revoit actuellement son programme de marketing afin d’offrir aux distributeurs une plus grande flexibilité et de leur permettre de «prendre davantage de risques» pour aider les films canadiens à se démarquer dans un calendrier de sorties déjà bien rempli.
L’organisme de financement repense également ses critères de réussite.
«Nous devons aller au-delà de la fréquentation des salles et des recettes au box-office», a argué Mme Accinelli, soulignant que le prix des billets continue d’augmenter tandis que la diffusion en continu est en pleine expansion.
«En France comme au Mexique, le cinéma indépendant est en déclin.»
Téléfilm Canada élabore un nouveau cadre pour mesurer l’engagement du public, en analysant l’activité sur les médias sociaux, les projections communautaires, les prix et les plateformes d’agrégation de critiques comme Rotten Tomatoes. L’organisme incite également les plateformes de diffusion en continu à partager leurs données de visionnage.
«Si nous investissons dans un film et qu’il trouve son public, c’est une réussite. Il est donc toujours difficile d’être jugé uniquement sur les recettes au box-office», a affirmé Mme Accinelli, ajoutant que l’organisme espère présenter son cadre révisé ce printemps.
«Derrière tout ça, il y a des gens qui ont vu le film dans un avion et qui ont été touchés par sa beauté. Il les a émus aux larmes. Il a accompli sa mission: susciter des émotions.»
Une autre définition de la «qualité»
Ces propos font suite aux déclarations d’Ellis Jacob, président et directeur général de Cineplex, à La Presse Canadienne la semaine dernière, selon lesquelles le recul des recettes reflète la «qualité» des films canadiens et leur capacité à attirer un large public.
Mme Accinelli a indiqué qu’elle n’était pas d’accord avec sa définition de la qualité.
«Pour moi, la qualité, ce sont des histoires percutantes, bien écrites et capables de toucher le public», a-t-elle soutenu, tout en soulignant que les films indépendants doivent redoubler d’efforts pour rivaliser avec les superproductions à gros budget.
À titre d’exemple de succès au-delà des ventes de billets, Téléfilm Canada a cité «Blue Heron», le premier film de la réalisatrice canadienne Sophy Romvari, sélectionné au Festival de Locarno et vendu à Criterion aux États-Unis.
Francesca Accinelli a toutefois convenu avec M. Ellis que l’attrait pour un public plus large est essentiel, surtout dans un pays aussi diversifié que le Canada. En 2021, Téléfilm Canada a élargi son admissibilité au financement des films dans toutes les langues parlées au Canada.
Mme Accinelli a mentionné Une langue universelle (Universal Language) de Matthew Rankin, finaliste aux Oscars et comportant des dialogues en français et en farsi, comme preuve que les récits multilingues peuvent toucher un large public. Le film a remporté le premier Prix du public à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2024 et six prix Écrans canadiens l’an dernier.
L’animation est également un secteur en pleine croissance, a-t-elle affirmé, rappelant la longue tradition canadienne dans ce domaine et le succès international de «Zoopocalypse».
Le public a un rôle à jouer
Téléfilm Canada prend la gestion des fonds publics très au sérieux, a assuré Mme Accinelli, mais elle a souligné que les contribuables ont aussi un rôle à jouer.
«Soutiennent-ils réellement le cinéma canadien? Contribuent-ils à la solution?» a-t-elle demandé.
«On se mobilise pour le sport, on s’est mobilisés pour les Jeux olympiques, on se mobilise pour la musique canadienne. On a souvent l’impression que le cinéma canadien est une grosse entreprise lucrative. Ce n’est pas le cas. Les gens travaillent cinq ans sur un film qui sera peut-être projeté dans un festival, puis pendant deux soirs au Carlton, avant de devenir visible sur une plateforme de diffusion.»
Malgré tout, Francesca Accinelli demeure optimiste, citant la cinéaste québécoise Geneviève Dulude-De Celles, qui a remporté cette semaine le prix du meilleur scénario au Festival international du film de Berlin pour son drame Nina Roza.
Elle a également mentionné le succès de la comédie Nirvanna le band, la série, le film (Nirvanna the Band the Show the Movie), qui a engrangé 350 000 $ au Canada en quatre jours, comme exemple de la façon dont un marketing coordonné et le buzz sur les réseaux sociaux peuvent fidéliser le public.
Mme Acinelli s’attend à de bons résultats pour la nouvelle version du film sur le hockey Youngblood d’Hubert Davis et le conte animé Space Cadet du musicien montréalais Kid Koala.
«Les gens devraient vraiment venir voir comment leurs impôts sont utilisés», a-t-elle plaisanté.

