Une autrice de romans policiers à succès et une correspondante à l’étranger primée ont consacré leur carrière à rendre compte des meurtres, de la guerre et des conflits humains. Louise Penny et Mellissa Fung s’accordent toutes deux à dire que la fiction est le meilleur moyen de donner un sens à un monde de plus en plus façonné par l’intelligence artificielle, la cyberguerre et les tensions géopolitiques.
Ces deux amies de longue date se sont associées pour écrire Les derniers mandarins, un roman à suspense politique né de leurs conversations sur la technologie, le pouvoir et les forces qui redessinent la politique mondiale.
«Pour ce livre, nous devions pouvoir nous éloigner des faits sans pour autant aller trop loin au point que cela devienne ridicule», raconte Louise Penny en entrevue vidéo avec La Presse Canadienne. «Il y a eu des moments où nous n’étions pas d’accord sur la limite à ne pas franchir», a ajouté Mellissa Fung.
Louise Penny, l’autrice canadienne prolifique dont les romans policiers mettant en scène l’inspecteur en chef Armand Gamache se sont vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde, avait déjà collaboré avec l’ancienne secrétaire d’État américaine Hillary Rodham Clinton pour écrire le thriller politique État de terreur, publié en 2021.
Mellissa Fung a passé des années à couvrir des conflits internationaux, notamment en Afghanistan, où elle a été enlevée en 2008 et retenue captive pendant 28 jours, avant de raconter cette expérience dans un livre intitulé «Under an Afghan Sky».
Son nouveau roman suit Vivien et Alice, un duo mère-fille sino-américaine, parfois en désaccord, qui parcourt les continents à toute vitesse pour empêcher une catastrophe mondiale alimentée par l’intelligence artificielle, les cyberattaques et les rivalités politiques internationales.
L’idée a pris forme avant l’élection présidentielle américaine de 2024, a expliqué Penny, alors que les ingérences étrangères faisaient la une de l’actualité.
«C’était un sujet que nous suivions toutes les deux, et nous avons pensé que cela ferait un bon roman», souligne Fung.
Au fur et à mesure que les événements mondiaux se déroulaient, le manuscrit évoluait lui aussi. Le duo a sans cesse revu l’histoire, retravaillant les personnages et les intrigues pour refléter un paysage géopolitique de plus en plus complexe, en particulier après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine.
La fiction au profit de la vérité
La journaliste précise qu’elle et Penny s’étaient délibérément abstenues de créer des méchants unidimensionnels. «Nous avons pris grand soin de ne pas faire des Chinois les méchants évidents», précise Fung.
Le résultat, ce sont des dirigeants mondiaux américains et chinois «qui ne s’apprécient pas», explique-t-elle, mais qui «doivent travailler ensemble pour résoudre une crise».
Bien qu’ancré dans les réalités actuelles, Penny insiste sur le fait que le roman n’est pas une mise en garde sur l’intelligence artificielle ou la cyberguerre. Au contraire, soutient-elle, il explore une force bien plus ancienne: celle des armes puissantes qui finissent entre de mauvaises mains.
Ce thème a pris de l’importance tout au long du processus d’écriture, alors que le duo se demandait dans quelle mesure un roman ancré dans le présent devait refléter le monde réel.
«Si nous l’avions écrit sous forme d’essai, comme un récit édifiant, personne n’aurait acheté le livre (…) C’est comme obliger quelqu’un à manger des brocolis: on les enfonce dans la gorge des gens en leur disant que c’est bon pour la santé», souligne Penny. «En rendant le récit divertissant, les lecteurs parviennent à la même conclusion, mais d’une manière bien plus accessible que si nous l’avions écrit sous forme de polémique.»
Les deux femmes s’accordent pour dire que la fiction peut transmettre ces vérités d’une manière dont l’essai est souvent incapable.
Pour Fung, qui a passé des années à couvrir des zones de conflit, le roman offrait quelque chose que le journalisme offre rarement: la liberté d’aller au-delà des faits.
Cette liberté impliquait également de s’adapter à une manière très différente de raconter des histoires. Penny se souvient en riant que Fung avait au départ du mal à «faire mourir des personnages» après avoir passé des années à rester fidèle à la vérité.
Récit d’espoir
Pour construire l’antagoniste derrière la menace du récit, Louise Penny admet s’être inspirée du concept de «banalité du mal» de la philosophe politique Hannah Arendt, et de l’observation du poète anglo-américain W.H. Auden: «le mal est banal et toujours humain».
Les derniers mandarins soutient que les plus grandes menaces peuvent provenir de motivations humaines tout à fait ordinaires. Mais Penny ajoute que l’espoir reste au cœur de l’histoire.
«Je pense que dans les romans de Gamache, comme dans celui-ci, ce sont la bonté et la décence qui comptent. La conviction que la décence l’emportera est la colonne vertébrale du livre», indique-t-elle.
La collaboration entre les deux autrices a renforcé une amitié forgée au fil d’années de conversations dans des villes telles que Londres et Hong Kong, où elles élaboraient souvent leurs idées autour d’un bol de nouilles. Elles ont écrit les chapitres à tour de rôle avant que Penny ne procède à la révision finale afin que le roman soit écrit d’une seule voix.
Penny a également évoqué de futures collaborations. «J’adorerais retravailler avec Mellissa, car c’était un vrai plaisir et c’est une écrivaine formidable», souligne-t-elle.
Les derniers mandarins est paru en anglais au début de cette année. La traduction en français est disponible en librairie depuis mercredi.
