Art et culture

Le rappeur Kardinal Offishall retrouve une énergie nouvelle après de nombreux deuils

Après s’être séparé de la maison de disque, l’artiste a connu des difficultés financières.

Publié le 

Kardinal Offishall pose à Reggae Lane, à Toronto, le 14 octobre 2026. LA PRESSE CANADIENNE/Nathan Denette Kardinal Offishall pose à Reggae Lane, à Toronto, le 14 octobre 2026. LA PRESSE CANADIENNE (Nathan Denette)

Quelques années seulement après avoir contribué à faire connaître le hip-hop de Toronto, Kardinal Offishall s’est retrouvé à court d’argent, peinait à décrocher des concerts et se demandait ce qui avait bien pu mal tourner.

En 2001, ce rappeur canadien pionnier a sorti l’album qui l’a révélé au grand public, Quest for Fire : Firestarter, Vol.1, faisant découvrir au monde entier les sonorités aux accents caribéens de sa ville natale grâce à des succès tels que BaKardi Slang et Ol’ Time Killin’.

Mais en coulisses, l’industrie n’était pas aussi bienveillante. Sa maison de disque américaine, MCA Records, a été rachetée par Geffen, et les projets d’un nouvel album avec Pharrell et Timbaland sont tombés à l’eau. Offishall raconte que les nouveaux dirigeants ont tenté de le faire rentrer dans un moule «standardisé».

«Je me suis dit: “Oh, vous n’avez vraiment aucune idée de qui je suis”», confie-t-il dans une récente entrevue.

Après s’être séparé de la maison de disque, Offishall a connu des difficultés financières.

«Je n’avais plus d’argent et je me suis dit: “Yo, on a des tournées de prévues?” Et ils m’ont répondu : “Non”», se souvient-il en évoquant sa conversation avec son équipe.

«C’était dur, au point que nos comptes en banque étaient à sec au bout de quelques années.»

Il a finalement fait une tournée avec Akon et Gwen Stefani, même si la vie sur la route était loin d’être idéale.

«Je n’avais même pas de chambre tous les soirs. Je dormais donc dans le bus de tournée et j’allais simplement dans la chambre de quelqu’un pour utiliser sa douche tous les jours.»

—  Kardinal Offishall

Pendant deux mois, il a enregistré de la musique à l’arrière du bus, de plus en plus incertain quant à son avenir.

«Je me souviens m’être dit: “Yo, mais qu’est-ce qui se passe dans ma vie?”»

Puis, lors de la dernière soirée de la tournée, il a enregistré «Dangerous» en collaboration avec Akon, une mélodie qui allait le faire connaître à une nouvelle génération d’auditeurs.

«Dès qu’on a fait ça, ma vie a de nouveau basculé», raconte-t-il.

Un album personnel

Près de vingt ans plus tard, Offishall revient sur ce parcours avec Firestarter Vol. 2 : Everyday, Sometimes…, une suite tant attendue dans laquelle le rappeur, né Jason Harrow, troque ses anciens thèmes d’exagération contre des réflexions sincères sur le deuil, les relations amoureuses et sa vie de père de famille cinquantenaire.

Malgré sa notoriété en tant que juge pour Canada’s Got Talent et responsable mondial de la recherche et du développement artistique chez Def Jam Records, Offishall raconte avoir longtemps préservé sa vie privée. Se confier sur l’album, c’était accepter de devoir aborder des sujets douloureux avec des inconnus.

«Les gens peuvent te poser des questions sur ton père décédé. Ils peuvent te poser des questions sur ta femme et ta relation avec elle, explique-t-il. J’ai toujours été quelqu’un d’assez discret.»

Le dernier album d’Offishall, Kardi Gras, Vol. 1 : The Clash, date de 2015. Ces dernières années, une succession de décès parmi ses proches l’a laissé dans un état émotionnel qui ne lui permettait pas d’en enregistrer un autre.

«Il y a eu tellement de décès, confie-t-il. Personne ne m’avait prévenu quand j’étais enfant que j’atteindrais un âge où les gens tomberaient comme des mouches.»

Retour en force

Après près d’un an sans enterrement, il a finalement trouvé le répit nécessaire pour se remettre et redécouvrir la joie de faire de la musique.

Composé de dix titres, Firestarter Vol. 2 reprend certaines idées de chansons qu’il avait en tête depuis des années. Le morceau Top 3 met en avant des couplets de la vedette du reggae Buju Banton et de l’acteur britannique Idris Elba.

Le chanteur BJ the Chicago Kid participe à la chanson éponyme de l’album Everyday, Sometimes…, qui évoque ces jours où le simple fait de sortir du lit semble insurmontable. Offishall a voulu montrer que la célébrité n’offre pas de protection contre la souffrance humaine ordinaire.

«L’argent, les honneurs, la célébrité (…) tout ça n’a plus d’importance quand un être cher est malade», raconte-t-il.

Offishall a publié cet album en indépendant, soulignant que la diffusion en ligne et la distribution directe aux consommateurs offrent aux artistes davantage de liberté pour tracer leur propre voie, sans la pression de devoir faire immédiatement sensation sur le plan commercial.

«On peut en quelque sorte faire les choses comme on l’entend. Ce n’est plus aussi rigide qu’avant dans l’industrie», explique-t-il.

Par ailleurs, son poste de cadre chez Def Jam lui permet d’influencer l’industrie de l’intérieur, une approche inspirée par un conseil de Stephen Marley: «On ne peut pas changer le système depuis l’extérieur du système.»

Cela signifie participer à des réunions où il peut défendre les artistes et remettre en question les idées reçues des dirigeants, explique-t-il.

Offishall n’attendra pas dix autres années pour sortir de nouveaux morceaux. Lui et Idris Elba, un ami de longue date, ont enregistré un projet collaboratif complet qu’ils espèrent sortir au printemps ou à l’été 2027.

La plupart des parties vocales ont été enregistrées pendant la pandémie de COVID-19, mais Offishall a retravaillé la production cette année, en y ajoutant des touches orchestrales.

«Des cordes, un orchestre, des cuivres (…) et c’est génial. C’est vraiment génial», s’exclame-t-il.

Parmi ses autres projets en cours, on peut citer un microalbum avec le producteur torontois Slakah the Beatchild et une éventuelle collaboration avec le chanteur de R&B canadien Glenn Lewis.

Offishall est actuellement en tournée promotionnelle aux États-Unis, passant notamment chez l’animateur radio Ebro Darden, qui, au plus fort de la querelle entre Drake et Kendrick Lamar, avait suscité la polémique en suggérant que Toronto manquait d’un son distinctif.

Pour un rappeur qui a contribué à faire rayonner la scène musicale diversifiée de la ville, l’idée d’un «son de Toronto» unique est inutilement réductrice.

«Je suis simplement content que tout ce débat autour du “son de Toronto” se soit calmé, car j’ai l’impression que ça enferme tout le monde dans une case», note Offishall.

Évoquant les styles différents de Drake, The Weeknd et Nav, il ajoute: «Je pense que le son de Toronto, c’est l’excellence.»

Il estime que les artistes de la ville devraient s’attacher davantage à lancer des tendances qu’à les suivre, citant les conseils de son ami Mark Strong, commentateur des Raptors de Toronto: «On ne bouge jamais avec le temps, on bouge le temps.»

«Nous devons continuer à créer cette vague.»

Alex Nino Gheciu

Alex Nino Gheciu

Journaliste