Gord Sinclair se souvient encore très bien des Tragically Hip dans une salle de répétition, ces cinq musiciens échangeant des idées jusqu’à ce qu’émerge une chanson qu’aucun d’entre eux n’aurait pu écrire seul.
Dix ans après le dernier concert de ce groupe emblématique de Kingston, en Ontario, il se demande encore ce qu’ils auraient bien pu créer ensuite.
«J’aimerais bien que l’on continue, confie Sinclair. Je serais curieux de savoir ce qu’on aurait pu inventer.»
Mais le bassiste ne peut imaginer que les Tragically Hip reprennent la route sans leur chanteur, Gord Downie, décédé en 2017 des suites d’un cancer du cerveau rare et incurable.
«Je ne dirais jamais “jamais”, nuance Sinclair dans une entrevue accordée à La Presse Canadienne. Mais la perte de Gord a été profondément triste. Je pense que ce serait profondément triste de repartir en tournée sans lui et sans sa voix.»
La question a déjà été soulevée par le passé. Downie lui-même avait encouragé ses camarades à continuer sans lui, explique Sinclair, mais les membres restants n’ont jamais sérieusement envisagé de le remplacer.
«Ça ne nous semblerait tout simplement pas juste», explique-t-il.
Sinclair cite Rush comme exemple d’un autre groupe canadien ayant trouvé le moyen de continuer à interpréter son répertoire après le décès d’un membre clé. Il a récemment vu le groupe à Toronto, avec la batteuse Anika Nilles occupant le siège autrefois tenu par Neil Peart.
«Ils n’ont pas remplacé Neil Peart,analyse Sinclair. Ils ont simplement accueilli Anika à la batterie, et elle est fantastique. Elle apporte sa touche personnelle au spectacle.»
Il n’exclut pas la possibilité que les Tragically Hip puissent un jour emprunter une voie similaire.
«Mais je ne pourrais tout simplement pas nous imaginer faire ça sans lui, dit-il. Ce serait vraiment une corvée. Attendre le concert sans lui à nos côtés serait déprimant.»
Une compilation prochainement dans les bacs
Pour l’instant, c’est la musique du groupe qui parcourt le monde.
Vendredi, The Tragically Hip publie «Live July 22–August 20, 2016», une compilation d’enregistrements issus de la tournée Man Machine Poem, composée de 15 étapes, qui s’est achevée par leur dernier concert à Kingston, en Ontario, il y a exactement 10 ans ce jeudi.
Près d’un tiers de la population canadienne a suivi ce concert, baptisé «The Tragically Hip: A National Celebration». Pour marquer l’occasion, la CBC rediffusera samedi dans tout le pays le concert d’adieu du groupe.
Pour Gord Sinclair, revisiter ces enregistrements a été une expérience émouvante — une démarche qu’il n’avait pas pu se résoudre à entreprendre au départ.
Le groupe avait enregistré pratiquement tous les concerts de sa dernière tournée, et Mark Vreeken, ingénieur du son de longue date, ainsi que Bruce Dickinson, le dirigeant musical qui avait à l’origine signé The Hip chez MCA, ont commencé à passer les bandes au peigne fin pour sélectionner les meilleures prestations.
Au départ, Sinclair a essayé d’écouter ces enregistrements. «Je n’y arrivais pas, confie-t-il. C’était trop pour moi, sur le plan émotionnel.»
C’est finalement Bruce Dickinson qui a assuré la sélection des morceaux de l’album, en puisant dans des prestations enregistrées à travers tout le pays.
Ce qui a le plus frappé Sinclair, c’est à quel point les enregistrements finaux ne ressemblent guère à un adieu.
«On ne dirait pas que Gord était malade, dit-il. C’était juste une tournée de plus qui, malheureusement, s’est avérée être notre dernière.»
Ce n’était pas une mince affaire. Downie était gravement malade et subissait les séquelles d’une opération qui avait altéré sa mémoire à court terme.
«Je m’inquiétais pour sa santé, explique Gord Sinclair. La nature de sa maladie faisait qu’il risquait à tout moment d’avoir une crise, et je ne voulais pas que cela lui arrive devant un public.»
Mais le chanteur est resté pleinement et totalement engagé dans la tournée.
«C’était un vrai pro, insiste Sinclair. C’était un type formidable et un artiste exceptionnel, et cette dernière tournée comptait énormément pour lui.»
Pendant les concerts, Downie avait parfois du mal à se souvenir des paroles. Mais le public se mettait à chanter si fort que ses voix l’aidaient à retrouver les mots.
«C’était magnifique d’y assister», se souvient Gord Sinclair.
Au moment où la tournée a atteint ses dernières étapes, ajoute-t-il, le groupe «tournait à plein régime».
«C’était génial de terminer chez nous, là où tout a commencé, mais j’aurais aimé que ça dure éternellement.»
Un héritage qui perdure
Depuis lors, le moment où les Tragically Hip se sont le plus rapprochés d’une réunion a été une interprétation, pendant le confinement, de «It’s a Good Life If You Don’t Weaken» avec Feist lors des Juno Awards 2021.
Pourtant, leur musique continue de résonner. L’album compilation du groupe sorti en 2005, «Yer Favourites», vient de fêter sa 400e semaine dans le Top 200 de Billboard Canada, où il occupe la 15e place.
Le mois prochain, les Hip seront intronisés au Panthéon des auteurs-compositeurs canadiens.
Pour Gord Sinclair, cet honneur revêt une importance particulière, car l’écriture des chansons du groupe était collective.
Au départ, les membres apportaient leurs idées individuelles en salle de répétition, mais, avec le temps, ils ont appris à composer ensemble: un riff de guitare proposé par l’un, un pont par un autre, puis les paroles et les mélodies de Gord Downie venaient s’y superposer.
«Nous étions plus forts ensemble», explique Sinclair.
Cette célébration s’accompagne d’une tristesse inévitable.
«Évidemment, tout cela a un goût doux-amer, confie le bassiste. La moitié de notre travail réside dans les paroles, et c’était Gord qui les écrivait pour nous.»
Les chansons des Hip étaient réputées pour leur exploration en profondeur de l’identité régionale canadienne. Sinclair espère en fin de compte que les nouveaux groupes seront inspirés à faire de même.
«Il y a des jeunes qui émergent, qui composent à Iqaluit, à Victoria ou à St. John’s ; ils partent d’un contexte différent, d’un point de vue différent», explique-t-il.
«S’ils parviennent à apprendre à exprimer qui ils sont et d’où ils viennent, cela rendra le pays d’autant plus riche. Car nous sommes plus forts ensemble, et j’utilise le groupe comme une métaphore.»

