Art et culture

Des musiciens canadiens estiment que les tournées ne sont plus viables

«J’ai l’impression de m’endetter beaucoup pour partir en tournée.»

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L'auteure-compositrice interprète Miina devant son véhicule de tournée. LA PRESSE CANADIENNE/photo fournie par Miina (Mention obligatoire) L'auteure-compositrice interprète Miina devant son véhicule de tournée. (Miina via La Presse canadienne)

De plus en plus de musiciens canadiens peinent à se lancer dans une tournée à cause des dépenses de plus en plus élevées que cela implique en matière de transport, de restauration et d’hébergement.

Et leurs admirateurs, contraints de réduire leurs propres dépenses en raison de la hausse du coût de la vie, sont eux aussi devenus plus prudents et hésitent à acheter des billets pour assister à un spectacle.

Selon l’Association canadienne de la musique sur scène, les cachets des concerts et les ventes de produits dérivés peuvent représenter plus de 75 % des revenus annuels d’un musicien.

Mais de nos jours, atteindre le seuil de rentabilité est loin d’être garanti.

«J’ai l’impression de m’endetter beaucoup pour partir en tournée, raconte Jenn Grant, une chanteuse de folk-pop de Halifax. Ça aiderait si les gens achetaient leurs billets plus tôt, mais c’est difficile pour eux aussi d’acheter des billets.»

Pour les artistes indépendants comme Miina, les ventes de billets et de produits dérivés restent la source de revenus la plus fiable. «C’est un élément essentiel qui permet à tout ce projet de continuer», dit-elle.

De nombreux artistes affirment que les redevances issues des services de musique en continu ne suffisent pas à elles seules à assurer un salaire décent. Un directeur de tournée décrit ces revenus comme «une fraction de cent» par écoute.

Grant, qui est en tournée pour son dixième album Queen of the Strait, explique que la hausse des coûts l’a contrainte à réduire ses activités au cours des deux dernières années.

«Une grande partie de mes tournées a été réduite à un duo ou à un trio, car nous n’avons pas les moyens de payer un groupe un éclairagiste, un ingénieur du son ou un directeur de tournée, ce qui peut être stressant», souligne-t-elle.

Grant emmène également ses deux enfants en tournée, ce qui implique le coût supplémentaire d’une nounou.

«Les billets d’avion sont hors de prix, l’essence est hors de prix. Parfois, je me demande si c’est une bonne idée de continuer», reconnaît-elle.

Le chanteur-compositeur autochtone Aysanabee dit qu’il a avancé plus de 80 000 $ de sa poche pour une récente tournée pancanadienne — malgré de bonnes ventes de billets, des subventions et les recettes des produits dérivés.

«Tant qu’on n’a pas atteint un certain niveau, on espère simplement rentrer dans ses frais», soutient le quadruple lauréat des prix Juno.

Selon lui, la plus grosse dépense est le transport. Même sans bus de tournée — il a loué un Sprinter et une remorque —, les vols, la location de véhicules et l’essence «grignotent une part énorme du budget».

Aysanabee tient aussi à verser à son équipe un salaire décent.

«Les artistes sont en quelque sorte de petites entreprises qui emploient beaucoup de monde, rapporte-t-il.

Des tournées difficiles

Les musiciens qui partent en tournée doivent aussi relever des défis géographiques.

«Les tournées coûtent extrêmement cher, surtout au Canada, car les villes sont très éloignées les unes des autres», dit Aysanabee, qui parcourt actuellement le pays pour promouvoir son album Timelines.

«Aux États-Unis ou en Europe, on peut rouler une heure ou deux pour rejoindre la ville suivante. Au Canada, il faut parfois rouler une journée entière, parfois deux, pour se rendre au prochain concert. Ça représente les honoraires de tout le monde pour la journée, et comme il n’y a pas de concert, on ne touche pas un sou.»

Les tournées ont toujours été une activité précaire, explique une directrice de tournée, Jen Ochej, mais la hausse des coûts réduit les marges au point que certains artistes pourraient être contraints d’abandonner.

«Cela a un impact énorme sur de nombreux artistes», constate Mme Ochej. Je crains que nous ne commencions à voir davantage d’annulations de tournées de la part d’artistes qui n’ont tout simplement pas les moyens de se permettre les frais liés à la vie sur la route.

Un public plus rétif

Dans le même temps, le public réduit ses dépenses.

«On en ressent les effets dès qu’on met le nez dehors. On en ressent les effets quand on va faire ses courses. On en ressent les effets quand on va voir un concert», explique Kevin Drew, chanteur du groupe Broken Social Scene.

Mme Ochej explique que le public devient plus sélectif, préférant souvent économiser pour assister à des concerts dans de grandes salles — «ceux de Harry Styles et de Taylor Swift»— plutôt que de se déplacer pour voir des artistes émergents ou de second plan.

«Le public est très sélectif quant aux concerts auxquels il assiste. Il ne prendrait peut-être pas le risque d’aller à un spectacle qui n’est pas garanti d’être cet événement énorme, unique dans une vie.»

Un rapport récent de l’Association canadienne de la musique sur scène a révélé que le secteur avait contribué à hauteur de 10,92 milliards $ au PIB du Canada en 2023, mais il a mis en garde contre la flambée des prix des billets pour les artistes de premier plan qui nuiraient aux plus petits concerts.

Même les artistes confirmés ressentent la pression.

Pour Broken Social Scene — le collectif torontois dont l’ensemble foisonnant n’a jamais permis de faire des tournées à moindre coût — le climat actuel rend encore plus difficile un équilibre déjà précaire.

Drew explique que le groupe s’attend à une hausse de ses dépenses lorsqu’il se lancera dans une tournée nord-américaine avec Metric et Stars cet été.

«Ça fait longtemps qu’on en prend plein la figure, et encore une fois, c’est nous qui avons décidé de le faire. Je ne peux pas me plaindre de choses dans lesquelles j’ai choisi de m’engager.»

Pourtant, les calculs deviennent de plus en plus difficiles.

«Tous les prix ont augmenté, sauf ceux du groupe, dit Drew. C’est en gros une discussion qu’on doit avoir trois fois par an: trouver comment faire pour que ça marche.»