Emily Wilson, la traductrice de L’Odyssée qui a fait découvrir l’œuvre d’Homère à de nombreux lecteurs grâce à sa version en anglais publiée en 2017, s’apprête à la traduire à nouveau.
«Il s’agit d’une retraduction complète. Ce n’est pas une révision de l’ancienne version», a expliqué Emily Wilson à l’Associated Press, lors d’une récente entrevue sur Zoom depuis son domicile à Philadelphie, où elle est professeure d’études classiques à l’Université de Pennsylvanie. «J’en suis à peu près à la moitié.»
Considéré comme la première grande traduction en anglais de l’épopée d’Homère effectuée par une femme, son ouvrage était déjà un meilleur vendeur et un sujet brûlant des guerres culturelles avant même que l’adaptation à grand succès de Christopher Nolan ne soit diffusée.
Elle affirme toutefois que ses méthodes de traduction se sont affinées et que suffisamment de temps s’est écoulé pour qu’elle puisse identifier certaines failles dans son travail. Par exemple, elle a trop utilisé le mot «esclave», alors que le grec ancien disposait de termes distincts pour désigner différentes catégories de personnes asservies. La nouvelle édition sera plus longue, précise-t-elle, et reflétera mieux les différents univers sociaux du poème d’Homère.
Des romanciers et des poètes, d’Henry James à Walt Whitman, ont révisé et réédité leurs premières œuvres. Mais il est rare que des traducteurs reprennent de zéro un texte intégral, surtout pas dans la décennie qui suit l’achèvement de l’œuvre originale, et certainement pas lorsque la traduction a connu le succès de L’Odyssée de Wilson.
«Je ne vois pas vraiment d’exemple antérieur de cette situation», a affirmé Kate Deimling, qui supervise la division littéraire de l’Association américaine des traducteurs. «Il n’est pas rare que des traducteurs reviennent sur leur travail pour apporter des corrections ou des modifications dans des éditions ultérieures, mais ce n’est pas la même chose qu’une retraduction.»
Interrogée sur la réaction de son éditeur, Wilson explique que sa décision a été «très controversée». Elle se dit «tout à fait consciente» que le fait d’avoir deux éditions récentes par la même traductrice constituera un défi pour les enseignants, et espère qu’ils ne la «maudiront» pas.
Son éditeur chez Liveright Publishing, Peter Simon, a indiqué dans un communiqué que, puisqu’elle «a consacré une grande partie de sa vie et de son érudition à L’Odyssée (…), sa nouvelle approche ne manquera pas d’être passionnante».
La renommée revêtait une importance capitale pour les Grecs de l’Antiquité, et Wilson est l’une des rares spécialistes des lettres classiques à posséder une connaissance directe de la vie publique.
La traduction de Wilson publiée en 2017 a été saluée par de nombreux critiques pour avoir rendu L’Odyssée plus moderne et plus accessible, mais elle a également fait l’objet de critiques en ligne pour avoir donné à l’histoire une tournure woke. Son Odyssée s’est désormais vendue à plus d’un million d’exemplaires, et Wilson est à nouveau au cœur d’une polémique.
Nolan avait cité sa traduction et sa phrase d’ouverture, «Parle-moi d’un homme complexe», comme source d’inspiration pour son film épique. Wilson, qui affirme qu’elle laissera «probablement» cette phrase inchangée dans la prochaine édition, n’a pas rendu son admiration. Dans des entrevues accordées à l’AP et à d’autres médias, ainsi que dans une critique publiée dans la London Review of Books, elle a qualifié le film de grandiose et superficiel, voire parfois incohérent.
Sa réaction au film a été largement — voire obsessionnellement — défendue et dénoncée, notamment par Joyce Carol Oates, qui lui a reproché sa «supériorité hautaine». Nolan n’a pas encore répondu directement, bien qu’il se soit élevé, lors d’un entretien avec l’animatrice de balado Zhong Shu, contre la «critique amatrice», lui reprochant de ne pas posséder les connaissances cinématographiques indispensables à la compréhension du langage des films.
La notoriété actuelle de Wilson coïncide avec la publication de son nouveau recueil d’essais, conçu bien avant la sortie du film de Nolan, Crossing the Wine-Dark Sea, un ouvrage qui paraît mardi avec des commentaires de Salman Rushdie et de Madeline Miller, l’autrice du roman Le chant d’Achille (Song of Achilles).
Il comporte une longue partie consacrée à la traduction de L’Odyssée, avec des analyses sévères des éditions modernes de Daniel Mendelsohn et du regretté Robert Fagles. D’autres chapitres abordent la stigmatisation sexuelle dont a été victime Hélène de Troie, rendent hommage au poète romain Catulle et soulignent comment certaines des paroles les plus célèbres prononcées par Robert F. Kennedy — lorsqu’il a cité Eschyle au lendemain de l’assassinat du révérend Martin Luther King — faisaient écho à la mauvaise traduction de l’autrice Edith Hamilton.
Au cours de son entretien avec l’AP, Wilson a également évoqué son sentiment vis-à-vis de la célébrité, son mépris pour la série Percy Jackson de Rick Riordan (Riordan, par l’intermédiaire d’un porte-parole de Penguin Random House, a refusé de commenter) et son regain d’intérêt pour la philosophie stoïcienne.