Le gouvernement fédéral a ordonné un audit financier des transactions et des activités d’un organisme chargé des langues autochtones après avoir reçu des plaintes anonymes.
Patrimoine canadien n’a pas donné de précisions sur les allégations portées contre le Bureau du commissaire aux langues autochtones, qui a été créé il y a cinq ans, à la suite d’une recommandation de la Commission de vérité et réconciliation.
«Patrimoine canadien a informé le commissaire aux langues autochtones qu’il avait reçu des allégations anonymes et a mandaté un cabinet tiers indépendant pour mener un examen extraordinaire en vertu de la Loi sur les langues autochtones», a déclaré le ministère dans un courriel.
Il a précisé que cet examen permettrait de vérifier si les «livres, registres, systèmes et pratiques» du bureau sont conformes aux normes prévues par la loi. Il n’a pas donné d’échéancier ni indiqué quand cet examen pourrait être terminé.
Une demi-douzaine de sources, dont d’anciens employés, affirment qu’au cours de ses cinq années d’existence, le bureau n’a pas réussi à faire avancer les choses en matière de renforcement des langues autochtones et de soutien à la recherche. Au contraire, selon elles, le bureau s’est concentré sur de nombreux déplacements et l’organisation d’une grande conférence.
Le bureau a dépensé environ 10 millions $ pour organiser une conférence de quatre jours à Ottawa l’année dernière.
Une conférencière ojibwée très respectée, invitée à l’événement, se dit peu impressionnée.
«Je ne pense pas qu’ils savaient ce qu’ils faisaient. Je pense qu’ils avaient tout cet argent, et que la chose la plus spectaculaire à faire était d’organiser une grande conférence», dit Patricia Ningewance, professeure agrégée en études autochtones à l’Université du Manitoba.
Elle précise que le bureau du commissaire avait pris en charge toutes ses dépenses, bien qu’elle ne soit pas certaine du montant total.
Selon la Pre Ningewance, la conférence aurait pu être plus fructueuse si les groupes avaient été regroupés par langues communes, afin de pouvoir formuler des recommandations concrètes sur la manière de les préserver. Elle n’a reçu aucune information de suivi sur ce qui a été accompli, a-t-elle ajouté.
Cet argent aurait pu être mieux dépensé ailleurs, juge-t-elle.
«Pouvez-vous imaginer, avec cette somme d’argent, combien d’étudiants auraient pu apprendre à parler couramment une langue ?»
La Commission de vérité et réconciliation, qui a examiné l’histoire et l’héritage des pensionnats pour les enfants autochtones, avait demandé la création d’un commissariat aux langues autochtones dans son rapport final de 2015.
Le gouvernement fédéral, sous l’ancien premier ministre Justin Trudeau, a déclaré qu’il était urgent d’empêcher la disparition d’environ 70 langues autochtones.
L’adoption de la Loi sur les langues autochtones en 2019 a ouvert la voie, deux ans plus tard, à la création du Bureau du commissaire aux langues autochtones.
Celui-ci a pour mandat de soutenir les efforts des peuples autochtones visant à récupérer, à revitaliser, à maintenir et à renforcer leurs langues, de sensibiliser le public aux groupes autochtones et de soutenir la recherche, l’innovation et l’utilisation des nouvelles technologies.
«C’est une chance unique pour les langues, et on la gaspille», a déclaré une source proche des rouages internes du bureau.
Cette source et d’autres se sont exprimées à condition de rester anonymes, par crainte de représailles professionnelles.
Elles dénoncent un environnement de travail toxique, des brimades, des projets inachevés et des départs de personnel motivés par la frustration.
Des documents, notamment des courriels, des lettres et des enregistrements audio obtenus par la Presse canadienne, indiquent que le commissaire Ronald Ignace, les directeurs et d’autres hauts responsables ont été informés à plusieurs reprises par d’anciens employés des processus de ressources humaines prétendument défaillants de l’organisation.
Les documents indiquent que les plaintes pour harcèlement n’ont pas été résolues et que les cadres ont contribué à maintenir un environnement de travail toxique en exerçant un contrôle excessif et en discréditant le travail des employés subalternes ainsi que les enquêtes menées sur le lieu de travail.
Le commissaire et les administrateurs ont été invités à examiner ces allégations et à prendre ces préoccupations plus au sérieux.
«L’ambiance était très tendue, a déclaré une autre source. Cette organisation a créé une spirale de chaos.»
Patrimoine canadien, qui finance le bureau du commissaire, a déclaré ne pas être impliqué dans l’organisation ou la gestion du personnel du bureau.
Le cabinet du ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller, n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Le bureau du commissaire a déclaré dans un communiqué avoir reçu trois plaintes officielles pour harcèlement, qui ont fait l’objet d’une enquête l’année dernière. Des changements de personnel ont été effectués, a-t-il indiqué, et aucune nouvelle plainte n’a été déposée depuis.
Il a ajouté qu’il recrutait également un conseiller chargé d’examiner ses pratiques en matière de gouvernance et de ressources humaines, «en mettant l’accent sur la garantie d’un milieu de travail sûr, inclusif, respectueux et efficace».
Il a précisé que M. Ignace et les directeurs Robert Watt, Georgina Liberty et Joan Greyeyes n’étaient pas disponibles pour des entretiens.
M. Ignace a déclaré dans un communiqué que le bureau avait connu des difficultés, mais que celui-ci avait réussi à jeter les bases lui permettant de mener à bien ce travail important.
Le mandat du commissaire et des directeurs prendra fin le 11 juillet.
L’UNESCO considère que presque toutes les langues autochtones parlées au Canada sont menacées ou en voie de disparition. Cela s’explique en partie par les pensionnats, où les enfants autochtones n’avaient pas le droit de parler leur propre langue.
En 2021, environ 240 000 Autochtones ont déclaré à Statistique Canada qu’ils pouvaient s’exprimer couramment dans une langue autochtone — soit une baisse d’environ 4 % par rapport à 2016.
Les peuples autochtones avaient de grandes attentes envers le bureau du commissaire. La Pre Ningewance était l’une d’entre elles.
«J’étais heureuse que les choses bougent. Apprendre notre langue est une activité sacrée, enseigner notre langue est une activité sacrée. La langue tout entière est sacrée, car elle nous a été donnée par le Créateur.»


