On le surnomme le Banksy français, ou simplement JR. Cet artiste, célèbre dans toute la France pour ses projets d’envergure, de la photographie au graffiti en passant par l’art urbain, invite les Parisiens à vivre une expérience insolite sur le Pont-Neuf, sans doute le pont le plus emblématique de la capitale: s’y arrêter.
En juin, il prévoit transformer le Pont-Neuf, monument historique du XVIIe siècle, en une «caverne» immersive et éphémère. Cette œuvre d’art publique monumentale recouvrira les arches de pierre d’une illusion rocheuse et invitera les visiteurs à traverser la Seine par un tunnel, grâce à une ambiance sonore et une réalité augmentée numérique.
Selon lui, il s’agit peut-être de «la plus grande installation immersive jamais réalisée», accessible 24h/24 et offrant une «approche totalement différente» du pont.
«Nous allons laisser une trace incroyable en plein cœur de Paris», a déclaré JR à l’Associated Press dans son atelier de l’est parisien, coiffé de son chapeau et portant ses lunettes de soleil habituels.
Son projet, «La Caverne du Pont Neuf», sera accessible du 6 au 28 juin, s’étendant sur 120 mètres de long et plus de 17 mètres de haut.
Un hommage – et un pari
L’installation rend hommage à une légende parisienne: le duo d’artistes Christo et Jeanne-Claude, disparus récemment, qui, en 1985, avaient enveloppé le Pont-Neuf – et ses lampadaires – d’un tissu doré pâle. Ce projet, fruit d’années de négociations avec les autorités, a contribué à définir le genre de l’art public monumental dans les villes modernes du monde entier.
Pour JR, cet hommage est à la fois esthétique et personnel.
«J’ai eu la chance de rencontrer Christo au fil des ans, a-t-il confié. Nous avions un grand respect pour le travail de l’autre.»
Lors d’une récente promenade avec une équipe de l’AP, une dame âgée a interpellé JR – désormais une figure emblématique dans son pays – pour partager ses souvenirs de l’emballage du Pont-Neuf par Christo et Jeanne-Claude. Elle lui a confié son enthousiasme à l’idée de voir le pont métamorphosé à nouveau.
Mais JR – un pseudonyme dérivé de son prénom, Jean-René – reconnaît la pression de succéder à ce duo iconique.
«C’est assez difficile de leur succéder, a-t-il soutenu. Mais je le fais dans un style très différent, à ma façon.»
Son idée est de «réintroduire les minéraux et la nature» au cœur de Paris.
De l’extérieur, son installation donnera au Pont-Neuf l’apparence d’un «affleurement rocheux préhistorique envahi par la végétation», une structure visible depuis les quais de Seine – une masse rocheuse qui «va littéralement bouleverser le paysage», a-t-il affirmé.
Deux expériences: la ville, puis la caverne
JR explique qu’il y aura deux manières principales de découvrir son installation. De l’extérieur, ceux qui se dirigent vers le Pont-Neuf apercevront l’installation géante à plusieurs centaines de mètres.
Et de l’intérieur, une fois entrés dans la «caverne» du Pont-Neuf, les visiteurs pourront déambuler dans une longue structure en forme de tunnel, pour une «immersion totale», a-t-il précisé. La grotte sera totalement plongée dans l’obscurité et, une fois à l’intérieur, les visiteurs «perdront la notion du temps», a-t-il promis.
Thomas Bangalter, ancien membre du groupe de rock français Daft Punk, est un collaborateur clé du projet. Il compose la bande son qui accompagnera l’installation – «quelque chose que vous n’entendrez que de l’intérieur», a précisé JR.
Le studio de réalité augmentée de Snap à Paris développe la technologie de réalité augmentée. Les visiteurs pourront utiliser leur téléphone intelligent pour «vivre et voir des choses invisibles à l’œil nu», a expliqué JR.
Il entretient volontairement le mystère sur la nature de cette expérience, gardant la surprise jusqu’à l’approche de l’ouverture.
L’équipe de JR a mené des études d’ingénierie approfondies, notamment des tests dans un hangar de l’aéroport d’Orly, afin de comprendre le comportement de la structure, en particulier en cas d’urgence, lorsque l’alimentation électrique de la grotte est coupée. Les tests ont démontré que la structure reste intacte.
Se pose également la question de la sécurité: le pont est une zone très fréquentée, surtout au début de l’été, période de forte affluence touristique à Paris. JR a indiqué que le nombre de visiteurs sera limité et que son équipe est en consultation avec les autorités à ce sujet. Pendant les trois semaines de l’exposition, l’installation fera l’objet d’une surveillance continue.
Une caverne et une métaphore
JR est surtout connu pour ses œuvres monumentales: d’immenses portraits collés sur des bâtiments, des murs et des toits. Issu du graffiti et de l’art urbain, il a inévitablement été comparé à Banksy, l’insaisissable artiste britannique célèbre pour ses fresques murales géantes et son activisme.
L’installation de JR ne comportera aucun visage massif, mais son thème reste humain, explique-t-il: le rassemblement, le lien social et la projection des individus sur un espace partagé.
Il précise que son installation est également une allusion à l’allégorie de la caverne de Platon, où des hommes enchaînés prennent les ombres sur la paroi pour la réalité, ignorant le monde extérieur. Il compare cette situation à la fausse réalité créée par l’univers visuel de nos réseaux sociaux.
«Nos téléphones sont aujourd’hui nos grottes, a-t-il illustré. Parce que nous (…) croyons que (…) l’algorithme des réseaux sociaux (…) est la réalité. »
L’installation, qui coïncidera avec la Semaine de la mode de Paris et la Fête de la Musique en juin, entraînera la fermeture du pont à la circulation.
