MONTRÉAL — Le gouvernement fédéral propose des prêts importants aux compagnies aériennes qui peinent à faire face à la flambée des prix du kérosène, ce qui suscite des réactions mitigées de la part des transporteurs nationaux.
Ce nouveau programme permettra aux compagnies aériennes d'emprunter jusqu'à 150 millions $ chacune, alors que les répercussions de la guerre en Iran les obligent à réduire leurs horaires de vol et à revoir à la baisse leurs prévisions de bénéfices.
Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, a expliqué que la flambée des coûts énergétiques pèse sur les bilans des compagnies aériennes et que cette aide financière contribuera à garantir des voyages abordables pour les passagers.
«En misant sur les mesures d’aide existantes et en offrant un soutien ciblé et temporaire au secteur canadien du transport aérien, nous aidons à maintenir la connectivité, à protéger les emplois canadiens et à réduire les pressions exercées sur les voyageurs alors que le prix des carburants est élevé», a souligné M. Champagne par communiqué.
Le gouvernement précise que les compagnies aériennes qui adhèrent à ce programme doivent s’engager à acheter des produits canadiens, à limiter les dividendes et la rémunération des dirigeants, et à maintenir les emplois existants dans le pays.
Le gouvernement n’a pas précisé ce que recouvre l’expression «acheter canadien» dans le contexte de ces prêts.
John Fragos, attaché de presse de M. Champagne, a mentionné lors d’un entretien téléphonique qu’il n’y avait pas de «formule générale» pour les taux d’intérêt ou les montants des prêts, et que les mesures d’allègement seraient déterminées au cas par cas.
Loin de convaincre
Cependant, les deux plus grandes compagnies aériennes se sont montrées soit indifférentes, soit hostiles à la générosité du gouvernement.
«Air Canada dispose d’un bilan très solide, établi en prévision d’événements, tels que la récente flambée des prix du carburant, et nous sommes en mesure de nous adapter et de gérer cette situation», a déclaré l’entreprise dans un courriel.
WestJet a adopté une position plus virulente.
«WestJet s'oppose fermement à la proposition du gouvernement d'accorder des prêts aux compagnies aériennes dans un contexte de hausse des coûts du carburant. Le gouvernement doit faire un choix: poursuivre des subventions coûteuses et perturbatrices pour le marché, ou bâtir un avenir durable pour l'aviation canadienne», a avancé la porte-parole Jen Booth dans un courriel.
Elle a souligné que, l’année dernière, Ottawa, et donc les contribuables, avait remis environ 380 millions $ de prêts liés à la COVID-19 accordés à Transat A.T., l’entreprise mère d’Air Transat.
«Cela revient à transformer ces prêts en subventions directes des contribuables à certaines compagnies aériennes», a expliqué Mme Booth.
Transat et Porter Airlines ont déclaré qu’elles se réjouissaient de cette offre de prêt et qu’elles prévoyaient d’examiner le programme.
Flair Airlines a déclaré qu’elle gérait la crise actuelle grâce à une planification rigoureuse et à son «efficacité opérationnelle».
Un coup dur pour les transporteurs
La fermeture du détroit d’Ormuz, causée par la guerre au Moyen-Orient, qui en est désormais à son quatrième mois, a réduit de près d’un cinquième l’approvisionnement mondial en pétrole et fait grimper en flèche les prix du kérosène.
En conséquence, les bénéfices des principaux transporteurs nord-américains diminueront cette année de 3 milliards $ US, soit près d’un quart, selon les prévisions publiées dimanche par l’Association internationale du transport aérien.
Alors que la demande de voyages reste solide, les compagnies aériennes canadiennes ont supprimé de leurs horaires les vols les moins rentables, augmenté leurs tarifs bruts et ajouté des surcharges carburant pour éviter que leurs marges bénéficiaires ne diminuent trop.
Air Canada a supprimé au moins une demi-dizaine de liaisons et revu à la baisse ses prévisions de bénéfices d’environ 200 millions $ pour l’année.
WestJet a annoncé des réductions de capacité de vol qui atteindront près de 6 % — soit des centaines de vols — ce mois-ci.
Par ailleurs, les tarifs aller-retour en classe économique entre les villes canadiennes ont augmenté de 17 % à la fin du mois de mai par rapport à l'année précédente, selon le site de recherche de voyages Kayak.
Les grandes compagnies aériennes, qui s'appuient sur une clientèle d'affaires plus sensible aux prix et sur l'attrait des points de fidélité, disposent de multiples amortisseurs dans leurs modèles économiques.
«La hausse significative des coûts du carburant constitue un obstacle majeur pour les compagnies aériennes, mais Air Canada prévoit tout de même de compenser 50 à 60 % de cette hausse au deuxième trimestre grâce à certains avantages liés à la couverture et à la hausse des tarifs», a indiqué Cameron Doerksen, analyste à la Banque Nationale, dans une note adressée aux investisseurs, en référence au deuxième trimestre.
Les politiques de couverture contribuent à atténuer le risque lié à la fluctuation des prix du carburant en fixant des coûts fixes ou plafonnés sur une partie des achats.
Les compagnies à bas prix, telles que Flair, se trouvent souvent plus exposées à ces fluctuations que leurs concurrents de plus grande taille.
Le carburant représente une part plus importante de leurs coûts, et elles disposent de moins de marges de manœuvre sous la forme de passagers d'affaires à forte marge, d'une multitude d'options de liaisons et d'une clientèle moins sensible à la hausse des tarifs.
«Le carburant met en évidence la différence entre les compagnies aériennes qui disposent d’un réel pouvoir de fixation des prix et celles qui ne peuvent compter que sur la demande», a analysé Chris Read, ancien directeur du développement d’entreprise chez Air Canada.
Ce programme de prêts fédéral marque la deuxième fois depuis la COVID-19 qu’Ottawa propose des mesures d’aide aux compagnies aériennes, après qu’Air Canada, Porter et Air Transat ont accepté un soutien pendant la pandémie.
Air Canada a conclu un accord de 5,9 milliards $ avec Ottawa en avril 2021 pour un plan de secours qui mettait des prêts à la disposition de la compagnie, celle-ci a finalement emprunté 1,2 milliard $, mais exigeait également des engagements visant à plafonner la rémunération des dirigeants à 1 million $ et à rétablir le service vers les aéroports régionaux.
Plus tôt cette année, le gouvernement a annoncé qu’il supprimerait la taxe fédérale d’accise sur le carburant entre le 20 avril et le 7 septembre, réduisant ainsi le coût du carburant d’aviation de quatre cents par litre.
Cette mesure permettra à Air Canada à elle seule d’économiser des dizaines de millions de dollars, selon les chiffres de consommation de carburant de 2025.
Entreprise mentionnée dans cette dépêche : (TSX:AC)
La Presse Canadienne
