Art et culture

Anne Claire Poirier, pilier du cinéma québécois, est décédée

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Anne Claire Poirier, lorsqu'elle avait reçu l'Ordre du Canada des mains de la gouverneure générale Adrienne Clarkson, de dos, lors d'une cérémonie à Ottawa, le 12 décembre 2003. LA PRESSE CANADIENNE /Jonathan Hayward) Anne Claire Poirier, lorsqu'elle avait reçu l'Ordre du Canada des mains de la gouverneure générale Adrienne Clarkson, de dos, lors d'une cérémonie à Ottawa, le 12 décembre 2003. Crédit image | LA PRESSE CANADIENNE (JONATHAN HAYWARD)

La cinéaste québécoise Anne Claire Poirier, qui nous avait donné entre autres, en 1979, le bouleversant «Mourir à tue-tête», relatant le drame d’une agression sexuelle, est décédée à l’âge de 94 ans.

L’Office national du film a confirmé l’information, lundi.

«Pensionnaire» de l’ONF pendant près de 40 ans, la réalisatrice a été une pionnière dans le monde jusque-là très masculin du cinéma québécois. Elle a été en 1967 la première femme à réaliser un long métrage au Québec, le documentaire «De mère en fille».

À titre de productrice à l’ONF, elle aura aussi contribué à l’émergence, derrière la caméra, d’autres artistes féministes durant les années 1970.

Anne Claire Poirier a aussi réalisé «La Quarantaine», sur les retrouvailles de Québécois au mitan de leur vie, «Salut Victor», un film très touchant sur l’amitié entre deux hommes âgés, et le déchirant «Tu as crié: LET ME GO!», un «journal poétique» extrêmement personnel sur sa fille toxicomane morte assassinée.

Née à Saint-Hyacinthe le 6 juin 1932, Anne Claire Poirier avait d’abord obtenu une licence en droit avant de bifurquer vers le Conservatoire d’art dramatique.

Elle était ensuite venue à Radio-Canada, où elle a été comédienne, scripte et animatrice.

Mais c’est en 1960 qu’elle avait enfin trouvé sa maison d’adoption, l’ONF, où elle avait commencé au service des «versions», avant de gravir les échelons — adjointe au montage, assistante à la réalisation, monteuse.

Le producteur Jacques Bobet («Pour la suite du monde», notamment) consent à lui donner sa chance en 1963 pour la réalisation d’un court métrage documentaire sur l’acteur Christopher Plummer. Après deux autres courts métrages, elle réalise en 1967 «De mère en fille», sur la grossesse et la maternité, qui constitue un film phare dans l’histoire du cinéma québécois, mais aussi dans la lutte féministe de cette période bouillonnante au Québec.

La réalisatrice engagée poursuivra la lutte au sein même de l’institution ONF, en militant ardemment pour une plus grande place aux voix féminines dans ce monde de cinéastes très masculins.

Ses efforts incessants conduiront à la création à l’ONF du programme «En tant que femmes», pour lequel Anne Claire Poirier produira plusieurs films de réalisatrices, au milieu des années 1970. Elle y réalisera elle-même en 1975 «Les Filles du Roy», un «film collage sur la servitude des femmes au Québec», puis, l’année suivante, «Le Temps de l’avant», sur l’avortement.

«Enfin, on pouvait dire des choses qu’on n’avait jamais dites — on n’avait pas de tribunes!», affirmait-elle en 2014, dans une entrevue à la caméra donnée à Denys Desjardins, pour l’ONF. «En général, les sujets que j’ai traités, il y avait déjà eu des livres là-dessus — c’était quand même une période où le féminisme s’exprimait surtout par la littérature (...) Mais le cinéma donne accès à un public beaucoup plus grand, et ça faisait partie du mandat de l’office et de l’esprit qui régnait.»

«Mourir à tue-tête»

En 1979, elle réalise «Mourir à tue-tête», un film-choc sur le viol «comme crime politique de domination», qui ébranle les consciences au Québec. En s’attaquant à plusieurs angles — le viol de «Suzanne» (Julie Vincent), la clitoridectomie et les viols de masse au Vietnam —, Anne Claire Poirier y déploie aussi plusieurs procédés cinématographiques, notamment les films d’archives. Dans d’autres scènes, Monique Miller joue le rôle de la réalisatrice qui discute avec la monteuse du film (Micheline Lanctôt).

Anne Claire Poirier réalise en 1982 «La Quarantaine», retrouvailles laborieuses d’un groupe d’amis après 30 ans de séparation. Encore là, la réalisatrice utilise des procédés inusités au cinéma de fiction, notamment des scènes où les acteurs s’adressent à la caméra, ou encore des extraits de films d’archives.

Dans «Salut Victor» (1988), Anne Claire Poirier adapte de façon plus conventionnelle une nouvelle de l’écrivain montréalais Edward O. Phillips. L’oeuvre aborde de façon très touchante la vieillesse de deux amis, mais aussi l’homosexualité chez les aînés hébergés en résidence pour personnes âgées. Jacques Godin et Jean-Louis Roux y trouvent des rôles en or.

L’année suivante, pour le 50e anniversaire de l’ONF, elle signe un film montage, «Il y a longtemps que je t’aime»: dans une centaine d’extraits de plus de 60 films de l’institution, elle suit «l’évolution du regard porté par le cinéma de l’ONF, depuis 50 ans, tant sur la condition féminine que sur la condition masculine».

Anne Claire Poirier a laissé comme oeuvre ultime le très troublant «Tu as crié: LET ME GO!» (1997), quête d’une mère pour comprendre comment sa fille a pu périr, deux ans plus tôt, dans la drogue et la prostitution. Entrevues avec des spécialistes et témoignages sont tissés par la lettre d’Anne Claire Poirier à sa fille disparue, écrite avec l’aide de Marie-Claire Blais. Elle publiera l’année suivante une adaptation écrite de ce journal («Let me go»).

L’Association québécoise des critiques de cinéma avait décerné son prix Luc-Perreault du meilleur long métrage à cette ultime oeuvre de la cinéaste, qui a quitté l’ONF en 1997. Anne Claire Poirier a reçu le Prix du Québec en cinéma (Albert-Tessier) en 1988, le prix du Gouverneur général pour les arts de la scène en 2001 et le Jutra Hommage de la profession en 2002.

Mario Gilbert

Journaliste