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Vous avez avalé tous mes mots

À l’aube de la Journée internationale des droits des femmes, les mots me semblent vains face à l’inexorabilité de la violence.

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Chronique Elizabeth Lemay Noovo Info 20260302 (Montage Noovo Info et The Associated Press)

Il n’y a rien à dire en ce 8 mars qui n’a pas déjà été dit. Depuis quelques semaines, les mots me semblent vains.

Il y a les «Epstein files» qui exposent noir sur blanc la monstruosité des hommes riches, parce que la voix des femmes qui révélaient ces mêmes atrocités depuis des années ne suffisaient pas.

Et ces millions de mots crevant l’abcès vers un monde de sadisme, de barbarie pure. Un monde qui s’apparente de près à l’enfer, et qui nous dit ce que les hommes peuvent faire quand les lois ne les concernent pas. Pourtant, ces mots ne créent même plus aucun chaos. La vie continue son cours normal. Après ça, il n’y a il me semble, rien à dire de plus.

Les «Epstein files» sont quelque chose comme le point culminant d’une culture de l’apologie de la pornographie, qui, si elle ne prend plus sa défense de façon claire et frontale comme c’était le cas dans les années 70, continue de la standardiser à travers la culture populaire, la fiction, jusqu’au standard de beauté qui nous emmène à désirer une jeunesse outrageusement enfantine.

De la même manière, il y a la normalisation de la culture du viol dont l’aboutissement est la présidence américaine accordée à un homme accusé par vingt-huit femmes, condamné pour agression sexuelle et diffamation sur l’une d’elle et dont le nom du président est mentionné dans les Epstein files plus souvent que celui de Dieu dans la bible.

Nous avons atteint un point collectif de non-retour où l’inadmissible, l’intolérable, est désormais permis.

Trump Dans ce croquis réalisé dans la salle d'audience, Donald Trump est assis, les bras croisés, à côté de son avocate, Alina Habba, devant la Cour fédérale de New York, le mercredi 17 janvier 2024. L'écrivaine E. Jean Carroll témoignait qu'il avait détruit sa réputation après qu'elle l'a accusé d'abus sexuel. (AP Photo/Elizabeth Williams)

L’apathie avec laquelle la publication des fichiers Epstein a été accueillie soulève des questions sur notre humanité. Jusqu’où tolérerons-nous l’abject sans nous révolter, sans démarrer une révolution? La réponse semble être : jusque dans les abysses de l’horreur.

On a beau croire que cela ne nous concerne pas, cette normalisation de la violence et cette déshumanisation, sont en train de parvenir jusqu’à nous. Et les mots ne semblent plus rien nous faire.

Les filles vous disent la brutalité à leur égard, la haine dont elles sont l’objet. Elles disent, «viol», «intimidation», «menace», «deepfake». Elles vous disent que six d’entre elles sont mortes déjà de vos mains cette année comme si elles n’étaient rien.

Une lancée de son balcon, une jetée dans les eaux glaciale du Saint-Laurent, une autre encore morte après un combat d’une nuit pour survivre à ses blessures. D’autres dont tout annonçait la mort, des conjoints aux lourds passés de violence, un ayant porté un bracelet anti-rapprochement avant d’assassiner une femme.

On vous dit que les maisons de femmes violentées débordent. Vos coups par milliers sont si nombreux que les femmes ne savent plus où se mettre à l’abri. On vous dit que les adolescentes ne sont pas plus en sécurité dans les cours d’école que les femmes ne le sont dans leur foyer, tant votre haine est partout et tant vous ne savez pas recevoir le rejet de notre amour.

Et qu’est-ce que vous répondez?

Vous dites chienne, pute, salope, vous dites misandre. Votre réputation écorchée vous met plus en colère encore que notre mort. C’est toujours ce que vous retenez devant nos efforts de vous faire entendre raison. Et que peut-on dire à un homme pour qui l’honneur de ses frères l’emporte sur la vie des femmes?

Je n’ai plus aucun mot. Vous les avez tous avalés.

Nos droits, notre liberté, notre sécurité, notre espoir, tout rapetisse comme une peau de chagrin. Les mots sont de plus en plus vains. Il faudra tôt ou tard s’avancer vers une révolution, pour que l’insoutenable redevienne exactement cela. Insoutenable.

Il n’y a rien à dire de plus à l’aube de ce 8 mars. J’aurais du mal à énumérer toutes les batailles perdues, les violences, les reculs dont nous avons été l’objet dans les derniers mois. C’est une tâche trop vertigineuse qui en écarterait inévitablement trop. Et je n’en ai pas la force. Il est d’usage de les balancer avec quelques progrès, et je n’arriverais pas à en nommer un, si ce n’est que cette colère qui monte en nous, les femmes, et qui pourrait très certainement nous servir.