La première année scolaire sans cellulaire à l’école s’achève. Et la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu : les profs ne se sont pas transformés en police du téléphone et les étudiants se sont conformés sans trop de rébellion. Et la bonne nouvelle ? Enfin, ils se parlent.
À la rentrée, plusieurs adultes étaient nerveux. Les parents craignaient de ne plus pouvoir joindre leur ado rapidement. Les enseignants appréhendaient de passer leurs journées à gérer des cellulaires. Et les élèves, eux, avaient l’impression qu’on leur arrachait un membre.
Puis, tranquillement, quelque chose s’est passé.
Dans plusieurs écoles secondaires du Québec, les bibliothèques se sont remplies. Les équipes d’impro, de théâtre et les activités sportives ont gagné des participants. Les corridors sont devenus plus bruyants. Pas plus chaotiques. Plus humains.
«Je le remarque, les étudiants entrent plus souvent en contact, on entend plus de conversation, ça échange davantage», confie Mélanie, professeure de secondaire 4 dans une polyvalente des Laurentides.
Attention et socialisation
Cette première année scolaire sans cellulaire dans les écoles secondaires révèle quelque chose d’assez simple : quand on enlève les écrans, les jeunes ne deviennent pas des zombies désorganisés. Ils habitent l’école autrement.
«Ils marchent droit et non le dos courbé, le nez dans leur téléphone», raconte Jean-Philippe, directeur adjoint d’une école secondaire privée de Montréal.
Laura, enseignante au secondaire depuis trente ans à Laval, remarque la même chose. «On voit les jeunes lever les yeux, se regarder davantage et au final, ils sont plus présents à ce qui se passe autour d’eux».
On voit donc des élèves plus attentifs, moins fébriles, plus présents… et ils socialisent davantage.
Sur l’heure du dîner, ils empruntent plus de livres, de jeux de société, de cartes. Ils jouent au baby-foot, ils vont davantage dehors, ils traînent à l’agora. Dans plusieurs écoles, les activités parascolaires connaissent un regain d’inscriptions.
«On a ajouté des plages horaires pour certaines activités qui sont devenues plus populaires cette année, comme l’ultimate frisbee», confie Jean-Philippe, en poste depuis cinq ans.
Meubler le vide
Le vide ne semble pas avoir créé de la panique chez les ados. Certains trichent, bien sûr. Mais ce que je retiens des commentaires du personnel scolaire, c’est que les jeunes se sont conformés sans trop faire de chichi.
«Moi, je trouve qu’ils ont l’air plus heureux, commente Mélanie Tremblay, directrice dans une école de Lanaudière. On entend plus de bruit, ils se parlent.»
Le défi, c’est de créer des occasions de connexion. Enlever le cellulaire, soit ! Mais encore faut-il meubler le vide.
Il est tout aussi important d’offrir des services : qui dit plus de contacts dit plus de communication… et de conflits.
Aussi, pour certains étudiants, le cellulaire dépasse l’outil de distraction. C’est un espace de réconfort et d’évasion.
« Par exemple, une élève de 14 ans, anxieuse, isolée, perd son refuge et une forme de sécurité, indique le directeur adjoint Jean-Philippe. Il faut être attentif à ce genre de situation. »
Réflexe collectif
Un autre aspect dont on parle moins: la pression sociale.
Quand tout le monde a son téléphone dans les mains en permanence, tous bombardés de notifications, ça devient difficile, voire impossible, de résister. Mais l’effet inverse semble aussi vrai : quand plus personne ne le sort, la tentation diminue elle aussi.
On est en train de changer un réflexe collectif.
Je retiens surtout que cette année, la disparition du cellulaire a permis aux adolescents de vivre un peu plus dans le moment présent. De relever la tête. De ralentir.
À une époque où tout est conçu pour capter leur attention en permanence, l’école est devenue l’un des rares endroits où ils peuvent décrocher. Un endroit sans wifi, sans algorithmes, sans hyperconnexion.
Honnêtement, je les envie un peu.
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