«51 ans ? T’es belle pour ton âge.» Ça se voulait un compliment. Avez-vous déjà reçu ce commentaire? Peut-être l’avez-vous déjà fait, avec les meilleures intentions du monde. Mais je pense qu’il est temps qu’on regarde ce qu’on complimente, surtout chez les femmes.
Avez-vous remarqué à quel point on parle du corps des femmes ?
Elle a maigri. Elle a grossi. Elle a l’air fatiguée. Elle a bonne mine. Elle a des rides ! Elle n’a pas de rides ! Elle a gardé ses cheveux blancs. Elle fait du Botox. Elle s’habille trop « madame ». Elle s’habille trop sexy. Elle est « encore belle ». Elle « ne fait pas son âge ».
On commente. Constamment.
Et quand j’entends « T’es belle pour ton âge », j’entends « T’es belle malgré ton âge ». Donc ça veut dire que je suis belle parce que j’ai réussi, pour l’instant du moins, à ne pas « trop » vieillir ?
Mais vieillir, c’est un privilège !
Et puis, je vais être honnête : je ne suis pas contre les compliments. Je ne suis pas contre la gentillesse.
Mais les compliments ne sont jamais anodins.
Date de péremption
Depuis qu’elles sont petites, les filles se font dire qu’elles sont belles, bien habillées, avenantes, serviables, souriantes. Les garçons, eux, se font plus souvent dire qu’ils sont forts, drôles, courageux, habiles.
Je tourne les coins ronds et les choses tendent à changer… mais le réflexe est encore là.
Ce qu’on répète aux enfants finit par devenir une boussole intérieure.
Les filles apprennent tôt qu’une partie de leur valeur passe par leur apparence. Leur visage. Leur corps. Leur minceur. Leur sourire. Leurs cheveux. Leur capacité à plaire.
En vieillissant, le message change à peine. On ne leur dit plus seulement qu’elles sont belles — on les félicite de ne pas avoir trop changé.
« Tu ne fais pas ton âge. » « Tu vieillis bien. » « Tu es encore belle. » « Tu es belle pour ton âge. »
Comme si la beauté avait une date de péremption. Comme si le vieillissement était une erreur qu’il fallait retarder, camoufler, corriger.
Culte de la jeunesse
On ne félicite plus seulement une femme pour sa beauté, mais pour sa capacité à avoir, temporairement, échappé au vieillissement. Et c’est là que le bât blesse.
Un compliment sur l’apparence ne tombe jamais dans le vide. Il s’inscrit dans une culture où le corps des femmes est constamment scruté, évalué, comparé, commenté.
Il y a les crèmes anti-âge. Les filtres. Les injections. Les chirurgies. Les photos retouchées. Les actrices à qui l’on demande de rester jeunes tout en ayant l’air de ne rien faire pour y parvenir. Les femmes publiques dont on commente le visage et le corps dès qu’elles apparaissent à l’écran.
Trop ridée. Trop botoxée. Trop figée. Trop vieille. Trop maquillée. Pas assez naturelle. On ne s’en sort pas !
On demande aux femmes de vieillir « naturellement », mais il ne faut surtout pas que ça paraisse.
Pendant ce temps, les hommes ont droit à un tout autre récit. Les cheveux gris deviennent du charme. Les rides racontent l’expérience. Le visage marqué inspire la maturité.
Évaluation constante
Je sais qu’un compliment peut être bienveillant. Je sais qu’il peut faire du bien. Surtout quand il vient d’une personne qu’on aime, dans un contexte de confiance.
Il y a une sacrée différence entre un compliment sincère et une évaluation permanente.
Quand une femme reçoit, semaine après semaine, des remarques sur son poids, sa mine, son âge, sa peau, ses cheveux ou son apparence, même positives, ça finit par être lourd.
Parce que le message implicite reste le même : on te regarde. On te mesure. On note tes variations.
Et parfois, même les compliments ratent la cible.
« Tu as maigri, ça te fait bien. » Mais peut-être que cette personne traverse une période difficile. Peut-être qu’elle est malade. Peut-être qu’elle vit de l’anxiété. Peut-être qu’elle lutte avec son rapport à la nourriture. On ne le sait pas !
C’est pour ça qu’il faut se demander pourquoi on complimente. Est-ce pour entrer en contact ? Pour faire plaisir ? Pour créer un lien ?
OK… alors peut-on le faire autrement ?
Révolution tranquille
On peut dire à une femme qu’elle est brillante. Qu’elle est drôle. Qu’elle a du cran. Qu’elle nous inspire. Qu’elle a de la répartie. Qu’elle est créative. Qu’elle a une énergie du tonnerre.
On peut aussi complimenter sa classe, son audace, son regard sur le monde, sa façon de prendre la parole, sa force tranquille.
Ce serait peut-être une petite révolution tranquille.
Complimenter les filles pour leur intelligence et leur courage. Complimenter les garçons pour leur sensibilité, leur douceur, leur capacité à se montrer vulnérables.
Et rappeler aux femmes qu’elles n’ont pas besoin d’avoir l’air jeunes pour mériter d’être vues.
Vieillir n’est pas une défaite.
C’est ce qui arrive quand on a la chance de continuer.

