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Troisième prise? Il est parti!

Cinquante nuances de croissants.

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Chronique Alex Perron | «Troisième prise? Il est parti!» (Montage Noovo Info et image tirée de la Banque Envato) Chronique Alex Perron | «Troisième prise? Il est parti!» (Montage Noovo Info et image tirée de la Banque Envato)

Été 1988. J’ai 17 ans. Grâce à mon CV bien garni, fort de mon expérience de gardiennage et de mes loisirs d’improvisation et de théâtre, le propriétaire de la succursale de la bannière «Croissant plus» sur la rue St-Jean dans le Vieux-Québec avait vu en moi un fin renard du service du sandwich-croissant. Comme cette chaîne n’existe plus, tu peux t’imaginer un genre de Tim Hortons où tu l’auras deviné, le croissant est la star du menu. Cinquante nuances de croissants.

Bien sûr, ce n’était pas mon premier choix. Moi, je voulais travailler dans une boutique de vêtements, mais je n’avais pas été parmi les élus cet été-là. C’est donc à contrecœur (lire ici: obligé par ma mère) que j’avais accepté ce poste de «croissanteur» junior au Croissant Plus. Comme je suis une personne optimiste et ouverte aux nouvelles expériences, je me suis dit que ça allait être amusant. J’ai tout détesté dès le premier jour.

Intro

Certaines règles me faisaient faire de l’urticaire de jeune travailleur. Par exemple, le premier matin de ta nouvelle vie de spécialiste du croissant (!), on te donnait un immense cartable (gros comme si tu avais mis toutes tes notes de tes math du secondaire ensemble) qui contenait les «recettes» de sandwichs avec les quantités.

Croissant à la salade de poulet? Deux boules de salades. Croissant à la salade de jambon? Une boule et demie de salade. Pas plus, pas moins. Petites patates rissolées? 11 petits morceaux. Pas 10. Pas 12. 11. S’il en restait une dans le bac, tu ne la donnais pas au client. Tu la laissais là.

Tout juste derrière nous (lire ici: crissement proche) quand on était au comptoir de préparation, il y avait la salamandre pour faire gratiner. Inutile de te dire à quel point, notre dos calcinait. On avait le droit de boire de l’eau, mais pas devant les clients. On devait se pencher en petit bonhomme derrière le comptoir pour boire un verre d’eau. Et rapidement, car il ne fallait pas perdre de notre excellente rapidité au service.

J’imagine que les touristes auraient trouvé ça ben vulgaire qu’on tente de survivre au grillage de l’enfer en buvant sous leurs yeux. Et en prime, contrairement au proprio, je n’étais clairement pas le premier choix du gérant. J’avais vite compris qu’il «appréciait» plus la compagnie des jeunes filles. Pas de problème avec ça. Tant que tu restes juste pour tous. Mais, ce n’était pas vraiment le cas.

Les jeunes peinent à se trouver un emploi Selon Statistique Canada, le taux de chômage pour les 15 à 24 ans est à 14.3% en avril, c’est seulement 0.3% de moins que le sommet des 15 dernières années, excluant la pandémie. Derrière les chiffres, c’est une réalité que les jeunes et les organismes communautaires qui les épaulent doivent naviguer au quotidien.

Prise 1

À mon deuxième jour de travail, pris dans le tourbillon du fourrage de boules dans le croissant pendant le rush du midi, j’ai oublié deux fois de me pencher pour boire mon verre d’eau. Je sais, un vrai incompétent. Une honte pour le monde du service à la clientèle.

Ça devait être l’horreur pour les clients de me voir tenter de rester hydraté entre la salamandre et la porte ouverte du resto parce que c’est donc plus accueillant pour les clients même s’il fait 42 degrés dehors. On sue du pinch, mais on est heureux de croissonner une bonne louche de salade au jambon dans un croissant fendu en deux, juste pour vous.

À ma pause de quinze minutes, mon gérant en a utilisé 9 pour me dire que j’avais un premier avertissement à mon dossier pour avoir bu devant des Français qui s’en câlissaient royalement, bonne mère.

Prise 2

Jour 4. Un matin, un de nos clients réguliers du quartier qui venait manger ses deux croissants chaque matin comme si on cuisait un bout du Saint-Graal du croissant en échappa un parterre en se rendant à sa table avec son cabaret.

Puisqu’il venait chaque matin, je me suis dit que je pouvais remplacer son croissant qui avait sacré le camp au sol par un autre gratuitement. Dans ma tête, ça se voulait une petite attention pour un monsieur qui dépensait chaque jour dans notre temple de pain et du café trop chaud qui goûte ordinaire. Un service client Very Important Croissant.

À la vue de mon deuxième avertissement dans mon dossier, j’ai compris que mon gérant n’était pas du même avis. Nous n’avions pas le même souci de la satisfaction du client régulier. Il en profita aussi pour me rappeler, au cas où je ne l’avais pas lu dans la bible du croissant le jour 1, qu’après le troisième avertissement, je serai mis dehors comme un pauvre lépreux de la pâte feuilletée.

Prise 3

Le troisième avertissement arriva au jour 9. Je sais, ce n’est même pas deux semaines de travail. Tsé, quand tu n’as pas le karma enligné avec le petit pain torsadé.

Cette journée-là, je travaillais sur l’horaire qui commençait à 14 heures jusqu’à la fermeture à 21 heures. Il est spécifié en grosses lettres dans le Nouveau Testament du croissant que la personne qui fait le deuxième shift de la journée doit s’assurer auprès de l’employé du matin que les garnitures ont bien été gardées au frais et changées en cas de réchauffement (lire ici : salamandre trop proche et porte ouverte). SURTOUT LA SALADE DE FRUITS DE MER (lire ici : goberge).

Ce que je n’ai pas fait.

Vers une vague de démissions en 2026? De nombreux travailleurs canadiens veulent quitter leur emploi Assisterons-nous à une vague de démissions en 2026? Un sondage suggère qu’un nombre impressionnant de travailleurs canadiens issus de la génération Z prévoient changer d’emploi d’ici la fin de l’année.

J’ai pris pour acquis que la fille du matin avait bien lu le manuscrit des règles strictes, que c’était une professionnelle de la boule et qu’elle avait vérifié les températures de nos goûteuses garnitures. C’est donc le lendemain que mon gérant m’a mis dehors sèchement après m’avoir annoncé que les deux clients du soir qui avaient eu droit à ma salade de goberge des mers avaient retourné le tout au fleuve sous forme de vomissures.

Techniquement, c’est Sophie qui aurait dû écoper de l’avertissement puisqu’elle n’avait pas fait sa rotation comme du monde de la garniture du monde de Neptune. Mais j’avais déjà deux avertissements et Sophie aucune. Je ne veux rien enlever à son travail exemplaire, mais Sophie avait aussi deux avantages que je n’avais pas et qui semblaient beaucoup plaire à notre gérant. C’était l’époque.

En moins de deux semaines, j’ai réussi à me faire licencier de mon travail. Je suis certain qu’après mon départ, on a ajouté mon histoire dans le grand mode d’emploi du parfait «croissanteur» dans la section: EXEMPLE D’EMPLOYÉ POURRI.

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