Tout le monde ghoste tout le monde. Le ghosting n’est plus associé qu’aux applications de rencontre. Il s’est répandu en amitié et au travail. On ne se contente plus de se désengager, de rompre ou de refuser: on disparaît. Qu’est-ce que ça dit de notre époque?
Le ghosting (qu’on peut traduire par fantomisation), c’est ce phénomène où une personne disparaît soudainement, sans explication. C’est faire le mort.
Un courriel ou un texto sans réponse. Un appel jamais retourné. Une relance laissée lettre morte. Un échange avec une potentielle flamme amoureuse, effacé brusquement. Une entrevue professionnelle qui ne débouche sur rien, même pas un « non » ou un « merci quand même ». Une amitié qui s’évanouit, sans discussion.
C’est une disparition complète, sans crier gare, avec ce sentiment étrange qu’on n’a jamais compté. Cruel.
On entend beaucoup parler de ghosting dans l’univers des applis de dating. Mais ce serait une erreur de penser que le phénomène s’arrête là. De plus en plus, on voit des recruteurs qui ghostent des candidats, des employeurs qui ne donnent plus de nouvelles après plusieurs entretiens, des entreprises qui réclament des soumissions urgentes — puis, plus rien.
L’envers de la médaille existe : certains employés ne se présentent pas en entrevue, aux examens qui suivent ou à leur première journée officielle au boulot. Ou encore, ils disparaissent après deux semaines de travail, sans répondre au téléphone ou à leur courriel. Faut le faire !
Remettre à jamais
Et en amitié, le ghosting existe aussi. Certaines personnes se retirent en silence. Elles reculent et disparaissent, sans un mot d’explication, sans un mot bienveillant, sans au revoir. Violent.
Le ghosting est partout. Et il est devenu ordinaire.
Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce devenu courant ?
D’abord, parce que notre époque le permet. Il n’a jamais été aussi aisé de disparaître de l’horizon : on ne répond plus, on laisse l’autre sur « vu ». On ne remet pas à plus tard — on remet à jamais. Si la multiplication des canaux de communication nous permet de joindre tout le monde en tout temps, elle permet aussi d’ignorer et de se volatiliser. Sauvage.
L’autre ingrédient empoisonné du ghosting, c’est l’évitement. Je ne crois pas que les gens qui ghostent le font par méchanceté ; ce qui les anime, d’abord et avant tout, c’est l’incapacité à tolérer l’inconfort.
Pas d’explications
Mettre des balises et des limites à une relation, peu importe sa nature, ce n’est ni facile ni agréable. Il faut savoir dire non, refuser, clarifier et parfois, clore. Pour éviter le malaise, ou peut-être est-ce l’effort, on le transfère entièrement à l’autre. Bon débarras !
Parce que ce qui fait mal, dans le ghosting, ce n’est pas seulement la fin du lien, c’est l’absence de mots. Aucune explication. Et aucun droit de réplique accordé. Injuste.
L’être humain n’a-t-il pas horreur du vide ?
Devant le gouffre, on interprète. Puisqu’on ne comprend pas, on doute, on rumine, on se pose mille questions. J’ai dit quelque chose de travers ? J’ai été trop intense ? Je ne suis pas assez intéressante ? Pas à la hauteur ?
Le ghosting, ce n’est pas fermer la porte — c’est laisser l’autre dans le corridor. Dans l’attente.
En amitié et au travail
En amitié, le ghosting fait des ravages. On parle assez peu des peines d’amitié, comme si elles étaient moins importantes que les peines d’amour.
Être ghosté par un ami peut réveiller des traumas, la peur de l’abandon, du rejet, le sentiment d’être invisible, mal compris, mal aimé. Quand on croit qu’une relation est stable et acquise et qu’elle se transforme en point d’interrogation, ça abîme. Brutal.
Au travail, le ghosting fait aussi des dégâts. Tout le monde y perd du temps, de l’énergie, parfois de l’argent. Qu’on soit à préparer une entrevue, un dossier, un suivi, une soumission, on reste tout à coup suspendu, dans le vide. Dans une ère où on valorise la collaboration, l’ouverture, l’écoute, la bienveillance et l’éthique, au bureau, un silence devient parlant.
Le ghosting n’est pas simplement une impolitesse ; c’est un manque de respect et d’intégrité.
À quel moment ne pas répondre à quelqu’un est devenu acceptable ? Et pourquoi s’y est-on habitué ?
Je m’en voudrais de ne pas nuancer. Il existe des situations (rares) où couper le contact abruptement est nécessaire. Je pense à des cas de relations toxiques, celles qui incluent du harcèlement, de la manipulation, un non-respect des limites. Quand on ne se sent plus en sécurité, on ne doit pas d’explications à personne. On fuit pour se protéger.
Franchise et courage
Mais dans une relation dite saine, fuir n’est pas banal. Ce n’est pas neutre. C’est un choix. Et ça parle plus de la personne qui ghoste que de la personne ghostée.
N’y-a-t-il pas quelque chose de très ancré dans notre époque ? On est devenu expert pour entrer en relation, mais extrêmement mauvais pour en sortir. À trop vouloir notre liberté, on oublie nos responsabilités. L’autre est-il devenu remplaçable ? Rude.
Le ghosting n’est pas un détail: c’est une lâcheté et un glissement. On met aux poubelles la franchise, la transparence, la clarté. On normalise la disparition.
Et pourtant le respect ne prend pas plus de temps que le silence.
Allez, un peu de courage…
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