Le 13 avril 2026, les électeurs de trois circonscriptions seront appelés aux urnes. Scarborough Southwest et University—Rosedale devront choisir de nouveaux représentants pour succéder respectivement à Bill Blair et à Chrystia Freeland, tandis que Terrebonne revient en campagne après que la Cour suprême a annulé le résultat du dernier scrutin, un duel entre le Bloc québécois et le Parti libéral du Canada qui reste donc à trancher.
Dans un contexte habituel, on parlerait d’élections partielles sans grand intérêt. Ici, l’enjeu est beaucoup plus important. Si Mark Carney et son gouvernement remportent les trois circonscriptions, ils deviendront majoritaires et auront la liberté de gouverner avec un peu plus de latitude.
Tatiana Auguste, la candidate libérale, fera certainement de cet enjeu un thème central de sa campagne. Les deux circonscriptions ontariennes sont des bastions libéraux et ne devraient pas poser de problème majeur. Cela signifie donc que la population de Terrebonne a littéralement les deux mains sur le volant et pourrait rendre le PLC majoritaire.
Mais qu’est-ce que cela peut changer concrètement. Je vous propose une lecture de ce qui pourrait être différent après ces élections.
Une majorité dans les comités parlementaires
Regardons de plus près ce que cela change dans la dynamique de la Chambre des communes. Au-delà de l’adoption des projets de loi, qui deviendra certainement plus simple pour le gouvernement, le principal changement d’une majorité concerne la composition des comités parlementaires. En effet, les comités doivent refléter la composition de la Chambre. Actuellement, les libéraux y sont minoritaires, ce qui entraîne son lot de compromis dans la gestion des consultations et dans les amendements apportés aux projets de loi.
En obtenant la majorité au sein des comités, les libéraux consolideraient leur contrôle sur l’agenda parlementaire, sur les consultations, sur les mandats confiés aux différents comités et sur la gestion des projets de loi. Être minoritaire impose un poids supplémentaire dans l’organisation des travaux parlementaires. C’est précisément ce poids en moins qui faciliterait l’efficacité du gouvernement.
Des oppositions affaiblies
L’autre élément que cela changera certainement, c’est la façon dont les différents partis verront et prépareront les prochains mois et les prochaines années.
Par exemple, du côté de la chefferie du NPD, l’existence d’un gouvernement libéral majoritaire viendrait modifier la perspective. Le prochain chef n’aurait probablement pas d’élection avant trois ans. Il aurait donc le temps de rebâtir le parti de façon plus réaliste que s’il devait se préparer à un scrutin dans un horizon d’un ou deux ans.
Du côté des conservateurs, la dynamique serait semblable. D’ailleurs, Pierre Poilievre a déjà commencé à ajuster sa stratégie, notamment en effectuant son premier voyage officiel comme chef de l’opposition officielle. Je m’attends à ce que les conservateurs cherchent à moderniser certaines de leurs approches.
Ce pourrait aussi être l’occasion de diminuer l’accent mis presque exclusivement sur Pierre Poilievre, afin de mettre davantage en valeur certains membres de l’équipe. L’un des principaux reproches adressés aux conservateurs lors de la dernière élection concernait justement le fait que l’on ne connaissait presque rien des personnes qui pourraient composer leur conseil des ministres.
La politique étant un sport d’équipe, cela a certainement nui à la perception publique du parti. Une période plus longue dans l’opposition permettrait de mettre de l’avant des figures d’expérience capables de porter des dossiers importants et d’atténuer la perception d’un parti d’un seul homme.
Finalement, le Bloc Québécois verrait son rôle sensiblement diminué. Habitué à représenter une forme d’assurance pour les électeurs québécois qui ne veulent pas nécessairement donner carte blanche aux gouvernements fédéraux, le Bloc a souvent bénéficié de gouvernements minoritaires en augmentant considérablement son influence.
Sans la carte de la balance du pouvoir, les députés bloquistes auraient un rôle beaucoup moins déterminant. D’ailleurs, attendez-vous à ce que la campagne bloquiste dans Terrebonne soit fortement axée sur le message selon lequel il ne faut pas donner carte blanche au gouvernement Carney.
Une opportunité sans risque
Le dernier élément, et non le moindre, d’un gouvernement majoritaire serait certainement la capacité pour Mark Carney de planifier l’action de son gouvernement à plus long terme et d’augmenter la stabilité, notamment sur le plan économique. Est-ce si important que ça ? Les politiciens traditionnels auraient probablement préféré déclencher des élections générales au mois d’avril en affirmant qu’ils avaient besoin d’avoir les deux mains sur le volant, en espérant aller chercher une majorité plus confortable qu’une seule voix.
Cependant, Mark Carney est tout sauf un politicien traditionnel et le contexte est tout, sauf normal. Je pense que les Canadiens lui reprocheraient fortement de déclencher une élection générale en pleine guerre en Iran, dans un contexte d’instabilité économique liée aux tarifs, et alors que l’on ne sait absolument rien de ce que seront les négociations pour un accord de libre-échange.
Cette élection partielle représente donc une opportunité exceptionnelle pour le premier ministre. Elle donne aux Canadiens l’occasion de lui accorder un mandat fort sans provoquer l’instabilité d’une élection générale et sans remettre en question l’existence même de son gouvernement. S’il gagne, il met les deux mains sur le volant. Sinon, il aura toujours l’option de déclencher une élection comme gouvernement minoritaire, que ce soit à l’été, à l’automne ou même l’an prochain.
Actuellement Mark Carney se retrouve dans une position de gagnant-gagnant assez inhabituelle, ce qui risque aussi d’inquiéter les conservateurs. En effet, si Mark Carney devient majoritaire, certains députés modérés pourraient être tentés de suivre leurs anciens collègues et de traverser la Chambre, peu intéressés à passer trois ans à l’ombre de Pierre Poilievre.
C’est l’élément sur lequel il ne faut pas se tromper. Mark Carney est aux portes de la majorité parce que son style correspond au contexte politique actuel. Mais il a surtout construit sa majorité sur l’échec de Pierre Poilievre à rallier pleinement son équipe après la défaite d’avril dernier. Une majorité libérale ne ferait qu’accentuer ce phénomène. La réponse viendra de Terrebonne, le 13 avril prochain.
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