On parle beaucoup de l’épidémie de solitude. Pourtant, nous ne sommes presque plus jamais vraiment seuls. Le moindre moment de vide est rempli par un écran. Et si le problème n’était pas que nous sommes trop seuls, mais que nous ne savons plus comment l’être?
Quand avez-vous attendu pour la dernière fois sans sortir votre téléphone?
Deux minutes dans une file à la pharmacie. Dix secondes dans un ascenseur. Le retard d’une amie au restaurant. Une pause publicitaire. Et même à ce feu rouge qui n’en finit plus…
Quelques secondes suffisent pour que notre main cherche automatiquement notre téléphone, comme un réflexe.
On vérifie nos textos. Nos courriels. La météo. Instagram. Les nouvelles. Puis Instagram une deuxième fois, au cas où quelque chose de capital se serait produit dans les dernières soixante secondes.
Je ne juge personne. Je fais exactement la même chose.
Nous avons perdu l’habitude d’attendre. Nous avons peut-être aussi perdu l’habitude de ne rien faire.
Une autre solitude
Depuis quelques années, on parle beaucoup d’une «épidémie de solitude». On s’inquiète, avec raison, de l’isolement social, de l’effritement des liens, du nombre de personnes qui vivent seules ou qui disent manquer de connexions, de relations significatives.
En discutant récemment avec la psychologue et conférencière Rose-Marie Charest, j’ai été frappée par une idée qui va complètement à contre-courant: et si, au fond, nous n’étions pas assez seuls?
Pas seuls parce que nous sommes isolés ou privés d’affection. Seuls avec nos pensées. Sans être constamment divertis ou interrompus.
«Ce n’est pas juste avec l’autre qu’on ne partage pas l’intimité, c’est avec soi-même», m’a-t-elle glissé.
Nous avons de moins en moins d’occasions d’être en contact avec nous-mêmes parce que les écrans et les stimulations occupent le moindre espace. Et si, à force de combler chaque silence, nous désapprenions tranquillement à être seuls?
Aucun vide
Nous sommes seuls dans notre voiture, mais nous écoutons la radio.
Nous marchons, mais nous avons des écouteurs.
Nous cuisinons avec un balado en arrière-plan.
Nous soupons devant une série télé.
Nous nous couchons avec notre téléphone.
Nous attendons notre café en regardant des vidéos.
Même aux toilettes, il semble impensable de rester quelques minutes sans contenu.
Nous pouvons passer une journée entière physiquement seuls sans avoir été une seule fois réellement seuls avec nous-mêmes. Notre cerveau n’a plus d’espace pour vagabonder.
Aucun silence. Aucun vide.
Or, les temps morts ont une fonction. Regarder les gens passer. Contempler un paysage. Repenser à une conversation. Imaginer un projet. Réaliser qu’une situation nous a blessée — ou réjouie. Trouver une solution. Penser sincèrement à quelqu’un.
Eh oui, parfois, s’ennuyer. Et ce n’est pas si grave.
Peur de manquer
Les écrans ont transformé notre rapport à l’attente. Il se passe toujours quelque chose quelque part.
Une nouvelle manchette. Une controverse. Une photo de voyage. Un restaurant à découvrir. Une personne qui annonce une promotion, une séparation, la naissance d’un bébé.
Fermer notre téléphone peut alors donner l’impression de nous exclure volontairement de la grande conversation du monde.
C’est le fameux FOMO (fear of missing out): la peur de manquer quelque chose.
Mais une chose me semble évidente : nous allons toujours manquer certaines choses. La vie est trop dense. Nous ne saurons jamais tout ce qui se passe autour de nous.
À force désespérément de ne rien vouloir manquer ailleurs, que manquons-nous ici, maintenant?
Est-ce la personne devant nous? Un paysage? Le silence? Nos propres pensées?
Apprendre à être seul
Je ne suis pas en train de proposer que nous jetions nos téléphones par la fenêtre.
Je reconnais que les écrans divertissent, enseignent, relient. Ils aident parfois les gens isolés à se sentir moins seuls.
Mais il y a une différence entre choisir de se connecter et ne plus être capable de se déconnecter. Entre utiliser son téléphone et le sortir machinalement dès que la vie ralentit.
Peut-être faudrait-il réapprendre à tolérer de petits moments de vide.
Attendre son café sans rien regarder. Faire une balade sans écouteurs. Rester assis sur un banc sans sortir son téléphone. Lire. Laisser son écran délibérément à la maison ou dans une autre pièce.
Le but n’est pas d’être plus productif. Ni même pour relever un défi de développement personnel. Le but, c’est de voir ce qui remonte lorsque plus rien ne couvre le bruit intérieur.
On parle beaucoup de l’importance de créer du lien avec les autres. C’est essentiel. Mais pour entrer véritablement en relation, encore faut-il savoir ce qu’on ressent, ce qu’on pense, ce qu’on veut partager.
Je crains qu’à force de remplir chaque seconde, nous finissions surtout par nous manquer nous-mêmes.
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