On se rappellera du tollé provoqué par l’entrevue accordée par Paul St-Pierre-Plamondon à Rebel News, à ses bureaux de l’Assemblée nationale, l’hiver dernier. Rompant ainsi avec la tradition implantée de boycotter l’organe propagandiste — les refus acerbes d’Yves-François Blanchet de répondre à ses questions étant d’ailleurs épiques — le chef du PQ prétexta l’impératif de parler aux médias tant à gauche qu’à droite, pourvu qu’ils soient «intellectuellement honnêtes».
Ironie du sort, la justification devait tomber simultanément sous le verdict du Conseil de presse du Québec qualifiant Rebel «d’organisation militante proche des milieux d’extrême droite», donc en rien assimilable aux rouages élémentaires exigibles d’un média décent.
Ceci se voulait conforme à une décision de 2024 de la Cour fédérale, laquelle refusa également ledit statut à l’organisme, décrétant que sur une analyse de 423 «reportages» rendus par ce dernier, 283 ne reposaient pas sur une base factuelle solide, et que seulement 10 de ceux-ci pouvaient se qualifier comme contenus de nouvelles originales.
D’aucuns rappellent ainsi que Ezra Levant — big boss du véhicule — est enregistré au Registre des lobbyistes canadiens, que plusieurs de ses «journalistes» participent ouvertement à des activités militantes, et que Rebel News est inscrit auprès d’Élections Canada à titre de « tiers », qualificatif accordé aux individus ou groupes souhaitant «prendre part à des élections ou en influencer les résultats».
On se souviendra notamment des campagnes antivax de Rebel News, ses implications actives au vertueux convoi des camionneurs, sa posture climatosceptique avouée et, pourquoi pas, sa fausse nouvelle à l’effet que la tuerie de la Grande Mosquée de Québec aurait été provoquée non par Alexandre Bissonnette, mais par la «violence immigrante».
Cerise sur sundae : les liens étroits avec l’extrême droite trumpiste de certains de ses collaborateurs, dont Gavin McInnes, fondateur de l’organisation néo-fasciste des Proud Boys, ou encore Tommy Robinson, idéateur de l’English Defence League, ouvertement islamophobe et raciste.
Bref, du (bon) monde «intellectuellement honnête», il va sans dire.
Et pourquoi revenir sur l’affaire? Parce qu’alors que chauffe en Alberta le processus référendaire, Rebel News annonce qu’il fera «campagne en faveur de la séparation» de la province. Personne, sauf erreur, sur le cul.
Reste toutefois ceci : est-il loisible de présumer, sans s’engluer dans le complotisme loufoque, un lien précis entre diverses variables connues?
Lesquelles?
Que les manœuvres de déstabilisation des démocraties occidentales, galvanisées par les réseaux sociaux, sont devenues un faux secret. Pensons Brexit, récentes élections américaines, Milei, RN français, etc.
Que les liens, au moins idéologiques et amicaux, entre Rebel News et ladite administration sont minimalement serrés.
Que les intentions annoncées de l’administration Trump, qu’on les croie ou non, de faire du Canada le 51e État sont autant multiples que limpides. Rappelons, pour seule illustration, la récente sortie de son ambassadeur à Ottawa.
Que si vous êtes Trump, justement, le véhicule par excellence à la main mise passe par l’éclatement.
Que depuis avril 2025, le Département d’État américain a rencontré, à au moins trois reprises, les représentants de l’Alberta Prosperity Project, influent groupe parfois qualifié d’extrême droite, lequel recherche une ligne de crédit de 500 milliards de dollars auprès du Trésor américain afin de financer la transition vers la souveraineté de la province canadienne.
Que Scott Bessent, secrétaire au Trésor en question, a déclaré que «l’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis. Ils ont d’importantes ressources. Je pense que nous devrions les laisser se joindre aux États-Unis».
Que l’analyste républicain Brandon Weichert, au micro de Steve Bannon, en ajoute en affirmant que «si l’Alberta vote pour l’indépendance, nous la reconnaîtrons et la mettrons sur la voie pour devenir le 51e État — exactement comme le Texas et la Californie qui se sont d’abord déclarés indépendants du Mexique avant de rejoindre l’Union».
Tout ceci amène Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS, à conclure: «Le Département d’État américain reçoit des séparatistes canadiens. Le Trésor américain envisage de leur prêter un demi-trillion de dollars. Nous ne sommes plus dans l’ingérence diplomatique classique. Nous sommes dans le démantèlement d’État commandité […] Il y a des lignes rouges en géopolitique. Des seuils qu’on ne franchit pas, surtout entre partenaires. Trump vient d’en pulvériser une avec une désinvolture qui laisse pantois : faire éclater le Canada de l’intérieur pour mettre la main sur ses ressources naturelles.»
Il poursuit : «Pourquoi l’Alberta? Parce que cette province de 5 millions d’habitants représente 84% de la production pétrolière canadienne. Parce qu’elle regorge de terres rares essentielles à la transition technologique […] Bienvenue dans le trumpisme géopolitique. Où les alliés deviennent des proies. Et où la stabilité des démocraties occidentales se négocie contre du pétrole de schiste.»
Faisant écho à ce qui précède et au moment d’écrire ces lignes, l’ex-député néodémocrate Charlie Angus — maintenant responsable de la version canadienne de MediasTouch — vient de se payer une spectaculaire sortie, au Parlement canadien : qu’une enquête publique soit tenue, ipso facto, sur l’ingérence étrangère exercée auprès du mouvement indépendantiste albertain.
Parce qu’il n’y a pas, disait le célèbre juge américain Louis Brandeis, de meilleur désinfectant que le soleil.
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