Le sentiment est, je le crains, quasi collectif: à l’aube d’une campagne prochaine, l’espoir, même pour le jovialiste, frôle le point de congélation.
Merci au non-amendement de notre système uninominal à un tour, quatre partis s’arracheront l’essence d’un lunch électoral pour lors, concentré au centre droit, éludant la controverse afférente aux initiatives musclées, et ronronnant tout mot-clef afférent au lieu commun du jour.
En bref, un jeu d’images, de vases creux, de concours de présence. La dernière tactique de communication libérale du «Où est Charles?», s’adressant présumément aux électeurs de CPE, s’annonce symptomatique d’une suite à craindre.
Mais au-delà du cynisme ambiant, le jeu de la politique comparée suppose une alternative à la morosité et conformisme ambiants. Un léger tour du monde — surtout occidental — assure la présence d’une étincelle qui, bien que par définition furtive, puisse suffire à rallumer le feu du progressisme, de l’égalité des chances, de la lutte aux réchauffements climatiques. Si d’aucuns plaident que le défaitisme actuel n’est que de passage, reste néanmoins que l’inspiration, rarissime, et compte-gouttes, doit se partager outre-frontière.
Quelques idées, donc, en vrac:
• La semaine de travail de… quatre jours. Ne riez pas. À moins de vouloir se moquer entre autres du Royaume-Uni, de l’Espagne, de l’Islande, de la Belgique et de la Suisse, lesquels en sont, de façons asymétriques, à tester divers modèles. Plus de temps pour la famille, les amis, lire, le sport, non ?
• La majorité des droits socio-économiques prévus à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, par exemple le droit des personnes aînées ou en situation de handicap d’être exemptes d’exploitation, ou encore celui d’une personne de bénéficier de mesures sociales assurant un niveau de vie décent — on pense ici au logement — ne peuvent trouver écho devant un tribunal. La Constitution du Kenya, pourtant beaucoup moins riche, offre au contraire au citoyen le droit de forcer la main des gouvernements, par l’entremise du pouvoir judiciaire. Oui, ce dernier s’intéressera aux ressources financières disponibles, mais contraindra l’État à faire progresser, même minimalement, le respect du droit en question. Qu’est-ce qu’on attend ?
• Alors que la souveraineté économique est maintenant, merci Donald, le terme à la mode, et comme les impacts du réchauffement climatique s’embrasent comme jamais, une idée que le Québec pourrait lancer, voire imposer, à Ottawa : s’inspirer de la Norvège, laquelle verse les recettes tirées de ses hydrocarbures dans le Norges Bank Investment Management — le plus grand fonds souverain au monde, avec bientôt 200 milliards d’euros d’actifs sous gestion — et qui investit partie de ce fric à même divers projets de transition énergique d’envergure (transports en commun, réseau électrique hydraulique, reforestation, etc.). Collectiviser le profit pétrolier et assurer la transition, donc, plutôt que de bêtement subventionner l’industrie et ses actionnaires, parfois à grands coups de pipeline, sans égard pour le peuple ni le lendemain. Pour paraphraser Chartrand : « Subventionner les banques, c’est comme acheter une paire de bottes à quelqu’un pis de lui demander de nous botter le cul ! ». Changeons « banques » pour « pétrolières », et c’est pas mal ça.
• Le manque à gagner annuel du Québec en matière d’évasion fiscale ? 3,8 milliards. La Norvège, encore elle, a trouvé une manière de se hisser au rang de champion à la lutte à celle-ci, soit en établissant un registre des «bénéficiaires effectifs», c’est-à-dire une archive organisée de qui possède et contrôle, au-delà des prête-noms ou montages corporatifs, la totalité des entreprises du pays. Chapeau également à la minuscule Estonie, près derrière, qui aura procédé à la numérisation exhaustive et complète de son administration fiscale, permettant notamment aux entreprises de suivre en temps réel, et en toute transparence, l’enquête de l’État sur ses déclarations. Plusieurs, selon la rumeur, amendent les montants dus — apparemment toujours à la hausse ! — avant la fin de l’enquête et l’imposition de sanctions. Ingénieux.
Comme quoi, comme dirait l’autre, suffisait d’y penser.
Encore faut-il en avoir le courage.
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