1984. j’ai 13 ans. La ville de Québec et les villes formant sa banlieue s’apprêtent à vivre l’été du siècle de la décennie depuis le début du calendrier grec de tout l’univers. Tout ça. Parce que ce sera l’été de Québec 84.
C’était quoi au juste cette patente-là ? Ben des affaires. Ça se déroulait entre la fin juin et la fin août 1984. On célébrait le 450e anniversaire de l’arrivée de monsieur Jacques Cartier au Canada. Un vieux loup de mer qui nous arrivait des vieux pays.
On allait avoir droit à un grand défilé de plus de soixante voiliers qui allaient s’amarrer pour toute la période des festivités dans un nouveau vieux port totalement retapé. On avait fait du neuf avec du vieux. Et tout ça se terminerait par une grande course de ces voiliers entre Québec et Saint-Malo. Ça se voulait un peu la version estivale du Carnaval de Québec où les duchesses auraient été remplacées par les Filles du Roi.
On avait même lancé en grande pompe pas une, mais deux chansons thèmes. Oui, mais amis. DEUX. On avait eu droit à « Un été mer et monde » interprété par Francine Raymond et Pierre Bertrand. Une espèce de balade à mi-chemin entre l’hymne patriotique et un slow d’Éric Lapointe.
Mais celle que tout le monde chantait parce qu’elle était pop-amusante-légère, c’était « Ohé-Ohé ». Un titre accrocheur. Normand Brathwaite, Martine St-Clair et François Cousineau nous invitaient à danser des deux bords du fleuve pour fêter la fête de Jacques Cartier.
Si c’est des paroles rassembleuses, dites-moi ce que c’est. On n’a jamais compris pourquoi il y avait eu deux chansons thèmes… comme si personne n’avait pu décider laquelle choisir. Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille sur le naufrage que tout ça allait être cette grande fête.
De mémoire, je ne me souviens pas avoir vu et entendu un comité organisateur d’un festival terroriser autant la population.
Toute l’année précédente, on nous avait mis en garde. La ville de Québec allait crouler sous les touristes. Ça allait être titanesque. Du monde de partout… partout. On avait prévu des stationnements dans les banlieues avoisinantes (genre Beauport et Charlesbourg) et un service de navettes parce que le pauvre vieux Québec n’était pas équipé pour accueillir autant de voitures. Des calèches oui, mais pas des chars.
Il fallait s’acheter un passeport pour avoir accès au site et il portait bien son nom parce que si tu n’en avais pas, impossible d’entrer sur le territoire protégé du nouveau vieux port. Les douanes Québec 84 allaient te sacrer dehors. On nous avait avertis. Si vous n’avez pas réservé d’hôtel six mois avant, oubliez ça. Vous alliez devoir dormir dans votre tente dans le camping de la basilique de Ste-Anne-de-Beaupré. Au pire, sous le viaduc de l’autoroute Dufferin.
Les restaurants Ashton avaient vidé la réserve de patates canadiennes pour être certains de suffire à la demande de la poutine spéciale Cartier. La poutine qui combattait efficacement le scorbut.
Ma mère n’avait pas voulu m’acheter le très dispendieux passeport parce qu’elle disait que je n’allais jamais pouvoir me rendre dans le nouveau vieux port tellement ça allait déborder de monde.
Je la soupçonne aussi d’avoir craint qu’un pirate d’un voilier de Saint-Malo m’enlève pour m’échanger contre une tarte aux bleuets ou des pantoufles artisanales en Phentex trouvées dans une boutique du Petit Champlain.
Moi, j’étais ben déçu parce que j’avais envie de participer à cette fête grandiose et avoir l’occasion de visiter des voiliers et découvrir la cale où des marins mouraient de la typhoïde dans d’atroces douleurs. Je voulais voir des rats français cachés dans des tonneaux de vin.
La fin juin est arrivée et Québec 84 a pris l’eau et a sombré dans le fleuve juste devant le Château Frontenac. On avait tellement fait peur à tout le monde que les gens ne sont pas venus.
En fait, oui, il y a eu des visiteurs, mais mettons que ça n’a pas été le gros rush.
Le nouveau vieux port n’a pas débordé. Le stationnement aménagé pas loin de chez moi à Beauport ne s’est jamais rempli. Normand aurait pu chanter que finalement, il y avait ben de la place des deux bords du fleuve.
Les restaurants Ashton ont fait une grande vente de surplus de patates. Les imperméables cheapettes à l’effigie de Québec 84 se trouvaient encore facilement à l’été 1987 dans toutes les boutiques de souvenirs du Vieux-Québec.
Les restos dans les hangars du nouveau vieux port n’ont pas mis la main sur le trésor d’or que leur avaient promis les organisateurs. La crèmerie de la place n’a pas vendu autant de barbe à papa à saveur de cuir de chapeau de Jacques Cartier qu’elle aurait aimé.
La bonne nouvelle là-dedans, c’est que j’ai pu m’acheter un passeport en méga rabais au milieu juillet et j’ai pu aller visiter, aussi souvent que je voulais, la cale des voiliers.
On n’avait même pas à attendre longtemps en file pour découvrir où mouraient les gens du scorbut dans un bateau. Les marins avaient tellement l’air de s’emmerder qu’on avait l’impression qu’ils allaient eux-mêmes se jeter par-dessus bord et retourner à Saint-Malo à la nage.
La morale de l’histoire, c’est que si tu organises un grand rassemblement, lance juste une chanson thème.
Deux chansons, ça apporte la poisse.
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