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Que vaut la parole de trente femmes?

Croire les victimes doit avoir des conséquences concrètes.

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Chronique Maude Goyer | «Que vaut la parole de trente femmes?» (Image tirée de La Presse canadienne et montage Noovo Info) Chronique Maude Goyer | «Que vaut la parole de trente femmes?» (Image tirée de La Presse canadienne et montage Noovo Info) (La Presse canadienne)

Avez-vous remarqué? Quand un homme connu est visé par de multiples dénonciations de violences sexuelles, rapidement, la conversation bascule vers lui. Sa carrière. Son image. Ses fans. Son héritage artistique. Sa présomption d’innocence.

Et les femmes? On scrute leurs témoignages avec suspicion.

Cette semaine, pendant le premier match de la finale de la Coupe Stanley disputé à Raleigh, en Caroline du Nord, le gardien Carter Hart s’est fait huer par les partisans des Hurricanes. «No means no», ont-ils scandé.

Pourtant, Hart a été acquitté l’an dernier lors du procès des ex-joueurs de l’Équipe Canada junior.

Cela vous a rendu mal à l’aise ? Je comprends.

Mais ces cris de dénonciation révèlent quelque chose : une partie du public ne confond pas systématiquement acquittement et innocence. Les tribunaux répondent à une question précise : la preuve permet-elle d’établir la culpabilité hors de tout doute raisonnable ?

La société, elle, continue de se poser des questions.

Et c’est exactement ce qui me revient en tête quand je regarde l’affaire Patrick Bruel.

La vedette française fait aujourd’hui l’objet d’une douzaine de plaintes. Une trentaine de femmes ont dénoncé des comportements allant du harcèlement sexuel au viol. Les témoignages couvrent près de trente ans. Plusieurs médias sérieux ont enquêté. Et des procureurs, des policiers et des juges de deux pays, la France et la Belgique, examinent maintenant ces allégations.

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Intouchable

Malgré tout, une partie du public continue de réagir comme si on parlait d’une rumeur vague. D’une anecdote, voire d’un malentendu.

Je me demande à quel moment cesse-t-on de parler de dérapages isolés? L’affaire Patrick Bruel, ce n’est plus «juste du bruit».

Je veux nommer quelque chose de quand même évident… Trente femmes ne se réveillent pas un matin en inventant spontanément les mêmes mécanismes, les mêmes comportements, les mêmes dynamiques de pouvoir, les mêmes scénarios.

Ces femmes ne se connaissent pas, elles sont issues d’époques et de milieux différents. Et elles sont éparpillées dans au moins trois pays (on sait qu’une plaignante est de Montréal).

Ce qui ressort de ces dossiers-là, encore et encore, ce n’est pas tant le geste allégué. C’est le pattern.

Un homme au sommet de la pyramide sociétale. Puissant, admiré — bref, intouchable.

Celui dont tout le monde « savait ». On n’en parle pas dans le milieu, mais le bruit de coulisse est fort. On choisit de taire, de se taire. Parce qu’il est populaire, célèbre, aimé et influent.

On choisit de protéger.

Victime parfaite

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec Weinstein, Depardieu et Rozon. Ces hommes, plus grands que nature, des monuments dans leur domaine respectif, ont bénéficié d’une forme d’impunité presque institutionnelle, on pourrait dire systémique.

Pas parce qu’ils étaient innocents — ça, on n’en savait rien — mais parce qu’ils étaient puissants.

Et j’ajouterais parce qu’on exige des victimes de violences sexuelles un niveau de preuve pratiquement impossible à atteindre.

On revient au statut de la «victime parfaite». Ça prend la bonne réaction, les souvenirs intacts, les preuves matérielles, des témoins si possible. Le récit doit être clair, cohérent, raconté sans délai, sans contradictions et de préférence, sans trauma.

Il faut vraiment mal connaître la réalité des violences sexuelles… Ça ne marche pas de même !

On le sait, les dossiers sont complexes, intimes, flous juridiquement. Plein de causes se terminent sans condamnation non pas parce que les victimes mentent, mais parce que le système judiciaire a du mal à prouver, hors de tout doute raisonnable, des événements survenus des années plus tôt, souvent sans témoins.

Ce n’est pas la même chose. Et je pense qu’on mélange constamment les deux.

Croire les femmes

La justice a ses critères. La société a les siens. Un juge doit décider si la preuve permet une condamnation. Nous devons décider ce que valent trente témoignages qui se ressemblent.

Mais une autre question subsiste, selon moi, une question sociale, morale, éthique, humaine : croit-on suffisamment les femmes pour cesser de traiter ces hommes comme si rien ne s’était passé?

«Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ?»: un dossier de Maude Goyer Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ? C'est la question que s'est posée la journaliste et collaboratrice de Noovo Info Maude Goyer dans le cadre d'une série de trois articles sur le sujet.

Alors que les enquêtes avancent, Patrick Bruel continue d’occuper les scènes, les plateaux et les tapis rouges. Comme si de rien n’était. Et pendant ce temps, les femmes, elles, doivent attendre.

Heureusement, les choses changent. Les spectacles du chanteur ont été annulés à Québec et tout récemment, à Montréal. Les diffuseurs et les promoteurs reculent.

On voit poindre une tendance : on sépare de moins en moins l’œuvre de l’artiste.

Et honnêtement, je pense que c’est sain.

Perte de privilèges

Je vous entends: bien sûr qu’il bénéficie de la présomption d’innocence. Évidemment. Heureusement. Elle est essentielle.

Mais cette présomption ne devrait pas garantir le maintien des privilèges pendant qu’une trentaine de femmes racontent essentiellement la même histoire.

Ce n’est pas une peine de prison, annuler un spectacle. Ce n’est pas une condamnation, perdre une tribune ou une distinction.

C’est une société qui dit: on prend ces témoignages au sérieux. Des femmes parlent et on ne fera pas comme si de rien n’était.

À un moment donné, croire les victimes, ça doit vouloir dire quelque chose concrètement.

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