Premier débat entre Christine Fréchette et Bernard Drainville samedi matin. Un exercice globalement réussi pour un parti qui, avec 15 % dans les sondages, vit son premier changement de chef et accumule donc les premières expériences.
D’ailleurs, étant sensible à la cohérence de l’image, j’ai trouvé particulier que le parti de la laïcité, celui qui a fait adopter deux lois en ce sens dans les sept dernières années, tienne son débat dans une ancienne église. Il me semble qu’il y a suffisamment de salles dans la région de Québec pour éviter toute perception de contradiction.
Sur le plan des forces en présence, les défis étaient différents pour les deux candidats. D’un côté, Bernard Drainville arrivait avec une expérience de communicateur bien adaptée à ce type d’exercice, mais devait démontrer sa capacité à débattre sans attaquer trop durement et sans se laisser emporter par l’émotion.
De l’autre, Christine Fréchette devait prouver sa capacité à répliquer aux attaques de son adversaire et à sortir du « script » qu’elle suit avec rigueur depuis le début de la course.
Mission accomplie, avec un avantage Drainville
Dans les deux cas, il faut reconnaître que la mission est accomplie, avec un avantage pour Bernard Drainville dans l’évaluation globale. Mme Fréchette s’est montrée plus combative qu’elle ne l’avait été depuis le début de la campagne.
Elle a attaqué son adversaire de façon directe sur la question du troisième lien («le tracé, on le choisit pour les gens, pas pour toi, pas pour ton ego»), elle a continué de démontrer sa maîtrise des dossiers et elle a su rebondir lorsque certaines attaques du candidat Drainville semblaient porter. Cependant, elle n’a pas réussi à déstabiliser son adversaire ni à faire en sorte que le public la découvre davantage.
Du côté de M. Drainville, son aisance a dominé l’exercice et lui a permis d’imposer plus facilement ses thèmes, ses attaques et sa vision. Grâce à des images simples, comme un conseil des ministres réduit à 20 ministres ou encore son «État-lasagne» pour illustrer l’alourdissement de l’appareil public, ainsi qu’à des attaques efficaces sur le gaz de schiste et le troisième lien, il a livré les moments les plus marquants du débat et a probablement donné à certains indécis des raisons de se rapprocher de lui. Tout cela, sans attaquer frontalement son adversaire et même en affirmant qu’il la nommerait vice-première ministre s’il remportait la course.
Cette performance solide, combinée à des attentes centrées sur sa capacité à ne pas attaquer trop durement, explique en partie l’unanimité observée chez plusieurs analystes quant à l’issue du débat. Il l’a remporté, mais cela ne suffira pas, à lui seul, pour battre l’ancienne ministre de l’Économie.
Deux partis en un
Ce n’est pas tant le résultat du débat qui retient l’attention que l’écart marqué entre la CAQ de Christine Fréchette et celle de Bernard Drainville. Il est clair qu’au lendemain de cette course, le parti n’aura pas seulement un nouveau chef, mais aussi une orientation politique différente à assumer.
D’un côté, Mme Fréchette incarnerait une cheffe de centre droit, axée sur les résultats, avec moins de mesures coercitives. Elle serait prête à réduire la taille de l’État, mais de manière graduelle, par attrition, et départs à la retraite, et adopterait une approche plus mesurée en matière d’interventionnisme, sans toutefois parler de retrait. Elle s’inscrirait davantage dans la continuité des orientations mises en place par François Legault, tout en cherchant à corriger certaines erreurs.
Bernard Drainville, pour sa part, se situe moins dans la nuance et représenterait un leadership clairement plus à droite que celui de son prédécesseur. Fin de la permanence dans la fonction publique, réduction de l’interventionnisme de l’État, recours accru aux partenariats public-privé, diminution du panier de services pour les demandeurs d’asile et réduction du nombre de ministres sont autant d’éléments qui renvoient aux origines adéquistes du parti, mais qui pourraient éloigner une partie de l’aile plus centriste de la coalition.
C’est, à mon sens, la conclusion la plus nette de ce premier débat. Peu importe l’issue, la CAQ telle qu’on la connaît ne sera plus la même au lendemain du choix du 12 avril prochain. Si Mme Fréchette est élue, le parti se positionnera en concurrence directe avec les libéraux, dans une offre nationaliste de centre droit. Si M. Drainville l’emporte, la CAQ assumera un positionnement plus à droite, en concurrence directe avec les conservateurs d’Éric Duhaime.
Les membres de la CAQ ne doivent pas seulement choisir un chef ou une cheffe, ils doivent redéfinir la coalition et trancher sur son identité après François Legault. On verra si ces lignes de fracture se confirment lors du prochain débat, samedi à Laval, qui portera notamment sur la santé, l’éducation et l’immigration.
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