Où sont les belles idées?
Chapeau à moi, vous l’aurez maintenant en pleine tête, et pour au moins quelques heures. Et même si le tube des Pingouins de l’ami Rudy fut créé dans un contexte distinct, reste qu’il résume, au mot, l’état d’esprit m’animant en cette ère de mi-campagne électorale: celui de la nostalgie.
Un sentiment m’étant, pour l’essence, inconnu. J’aime ma et la vie, les surprises de demain, les défis et bienfaits de notre époque. Pas ou peu de place pour les regrets de temps passés. Sauf, bien entendu, les parties de hockey ou baseball âprement disputées avec les chums d’enfance de Mont-Laurier, et… l’état du lieu politique.
Parce que oui, pauvres jeunes et néo-jeunes, vous en avez raté une solide, côté époque. Insultant d’injustices. Remarquez, si cela peut consoler, que les vieillots de mon espèce se peinent, eux aussi, du niveau actuel. En fait, à bien réfléchir, la situation des X est possiblement plus fâcheuse: parce qu’on aura vécu, au millimètre près, l’avant et l’après.
Novembre 1976: René Lévesque présente son cabinet de ministres. Une panoplie d’incontournables de l’époque: Parizeau, Landry, JY Morin, Laurin, Lazure, Couture, Bédard, Burns, De Belleval, et j’en passe.
Le premier gouvernement québécois de ma vie, donc, puisque je suis né trois mois plus tard. Trop jeune pour me souvenir, bien entendu, mais on m’aura raconté la fierté, cette même journée, d’entendre Lévesque déballer le pedigree de chacun de ses ministres, bonzes dans leur domaine, souvent diplômés jusqu’aux oreilles, intellectuels et penseurs d’envergure. Ce premier mandat du PQ aura d’ailleurs été, à mon humble sens, le meilleur de l’histoire: réformiste, réfléchi, inspirant.
On lui doit la Loi sur le financement des partis politiques, la 101, le régime public d’assurance-automobile, la Loi sur la protection des terres agricoles, celle sur les normes du travail. Des mesures autant progressistes que névralgiques, ayant réussi à construire le socle d’une société-nation plus juste, prospère, intègre.
Auront défilé, par les années suivantes, quelques gouvernements aux inclinaisons diverses, mais partageant le même dénominateur commun : celui d’une hauteur certaine, d’un sens de l’État. Quiconque aura vu, à l’Assemblée nationale, les échanges parlementaires entre Robert Bourassa et Jacques Parizeau, en témoignera : du panache, de la répartie, de la culture. Alors que l’on doit au premier la relance des grands projets hydroélectriques — grâce auxquels le Québec se targue aujourd’hui d’énergie propre, et garnit ses coffres par la vente à l’externe —, le deuxième aura mitraillé les lois et programmes d’envergure, et ce, malgré les 15 petits mois de son gouvernement : perception automatique des pensions alimentaires, Loi sur l’équité salariale, création des premiers carrefours jeunesse-emploi, gel des frais universitaires.
Qui dit mieux?
Même si la politique du «déficit zéro» du gouvernement Bouchard aura réussi à bousiller partie de l’héritage de ses prédécesseurs, chapeau néanmoins pour l’implantation des CPE — l’un des plus beaux joyaux québécois, imité depuis — l’assurance-médicament universelle, et des investissements monstres dans l’essor du multimédia, de la recherche et de la nouvelle économie.
Saut par l’avant, retour en 2026, après une décennie, sinon deux, de gestion à la petite semaine.
De promesses de médecin de famille, de «désengorger le système.»
Raté, mettons.
D’argent stratosphérique blowé dans une multitude de projets-bidons, certains au profit de spéculateurs-parvenus nous cassant maintenant les couilles, au quotidien, avec leurs 40 Ferrari et pancartes narcissiques sur l’autoroute, fruits directs ou indirects de la magouille en question.
Des chèques pour acheter le vote.
Des cimenteries McInnis et fractures d’Anticosti.
D’une chasse aux femmes musulmanes portant le voile, opération-distraction par excellence, comme si le Québec avait le luxe de se priver, institutionnellement parlant, de ces talents et ressources.
J’exagère? Possible, mais pas sûr: quelles réalisations marquantes, inspirations et visions, pour vous, depuis les derniers 20 ans? Quelles avancées sur le plan de la justice sociale ou justice tout court, de l’éducation, de la lutte aux réchauffements climatiques, du génie ou culture?
Haro, maintenant, sur la présente campagne électorale.
«Avancez vers l’arrière, svp!»
À l’exclusion de QS, un concours de sabrage dans l’État québécois — l’outil des Parizeau et consorts ayant permis de construire une société d’équité et de prospérité — l’un se permettant même d’avancer le chiffre fantasmé de… 47 milliards.
Juste ça.
On promettra un médecin de famille (!), un remboursement de taxe sur l’essence (!), du cash pour inciter élever les morveux à la maison, des bébé-bonus à coup de .96 cennes par jour, la valorisation du char à essence, de l’exploitation du gaz de schiste, des réductions d’impôts sans objet, une diminution de l’immigration, néo-boucs émissaires allégués de l’entièreté de la dysfonction québécoise.
Des influenceurs à la pelle, mais sans chantiers.
Ni vision, projets ou prestance.
La dictature du follower, de la clip et du vide.
Gouverner le Québec tel un dépanneur de quartier.
Où, donc, se trouvent les belles années, les belles idées?
Pour paraphraser l’un de nos grands: «Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire: à la prochaine fois.»
En espérant que celle-ci se présente sous peu.
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