La formule que vous lisez dans le titre de ce billet émane non du quidam, mais de Steve Bannon, principal idéateur et temporaire metteur en scène du «trumpisme».
Planifiant la campagne électorale qui le propulsera à la tête de la Hongrie, Viktor Orban s’adjoint les services de Georges Birnbaum et d’Arthur Finkelstein, conseillers américains dont les vertus lui sont recommandées par un certain Benjamin Netanyahou.
Reprenant l’enseignement classique de Carl Schmitt, juriste du Troisième Reich, les deux aviseurs s’affairent à l’essentiel: identifier, voire se construire de toutes pièces, un ennemi. Rien de mieux, en fait, qu’une polarisation à outrance à titre de stratégie électorale porteuse.
L’ennemi, ici? Le Juif hongrois Georges Soros, grand financier accusé, dans le portrait dépeint par Orban et ses copains, de subventionner la migration de masse de musulmans à même le pays.

Majestueuse boulechite, bien entendu, mais aux succès fulgurants: une fois bien en selle avec plus du deux tiers des sièges du parlement, le nouveau premier ministre s’affaire ensuite à modifier unilatéralement, évidemment à son avantage, la Constitution. Le surnom de celle-ci? La Constitution… Orban.
Dixit lui-même, peu avant sa première victoire électorale: «Il nous suffit de gagner une seule fois – mais de gagner pour de bon.»
Son régime illibéral, soit un État dénué de contre-pouvoirs, de garde-fous et de contrepoids, s’inspirera, annonce-t-il, directement de la Chine et de la Russie.
Le mérite d’être clair. Et de faire rêver.
Les campagnes de 2014 et 2018 seront, elles aussi, couronnées d’un succès vif. Et comme il serait bête de changer une formule déjà gagnante, la galvanisation du thème de l’immigration y sera encore de mise.
Le slogan? Stop aux migrants. Stop à Bruxelles (donc à l’Union européenne).

Le mérite d’être clair, bis, à l’instar de ses déclarations ultérieures: « Nous ne voulons pas être un pays cosmopolite. Nous voulons rester comme nous étions il y a 1100 ans, ici dans le bassin des Carpates.»
Lors de sa première réélection, Orban enchérit: «Les sociétés n’ont pas besoin d’être libérales pour être démocratiques. Les gens veulent des sociétés démocratiques — pas des sociétés ouvertes.»
Une démocratie, donc, pour et par le peuple, délestée des encombrants contours ou inutiles contre-pouvoirs traditionnels. Ou pour reprendre la formule de Khan et Lévy, diffusée dans leur ouvrage Les pays des Européens: «La démocratie illibérale ne met en place ni censure ni parti unique, mais elle assèche l’écosystème du pluralisme.»
Résultat des courses?
Le sud de la frontière du pays est clos, merci aux militaires ayant reçu l’ordre de faire feu sur tout ce qui bouge, côté migrants.
Jadis classé au 23e rang international en termes de liberté de presse, l’arrivée de l’illibéral premier ministre ne tardera pas à le faire chuter en 68e position: la radiodiffusion publique est maintenant un organe de propagande contrôlé par son gouvernement, et le retrait de licences de diffusion, pour tout média jugé dissident ou défavorable au régime, est banal.
Des universités de renom, dont l’Université d’Europe centrale, sont chassées du pays.
Interdis d’assurer «la promotion de l’homosexualité», incluant toute manifestation publique de type fierté.
La création d’un écosystème «pro-Orban», où la banque centrale du pays finance - à coûts de 900 millions d’euros - des réseaux et instituts contrôlés par divers alliés, chargés de chanter les gloires du régime.
Des appels d’offres truqués en faveur d’oligarques-amis.
Des épargnes de retraite privées saisies.
Des propriétaires fonciers étrangers expropriés.
Des entreprises indépendantes (de l’État) évincées.
L’apothéose, en bref, de l’idéal démocratique.
Lundi, et malgré toutes les magouilles favorisant son habituelle réélection, le «Trump avant Trump» se sera fait montrer, manu militari, la porte de sortie. Début d’un retour du balancier idéologique ou simple écoeurantite passagère? Trop tôt pour le dire.
Reste, néanmoins, la limpidité conclusive de l’expérience: la réelle démocratie s’exerce, n’en déplaisent aux usurpateurs médiatiques ou spin doctors cyniques, en conformité avec un État de droit robuste et ses paramètres, non-négociables, afférents.
Dit autrement, que ces mêmes fossoyeurs assument leur posture et refusent les opérations cosmétiques: les «démocraties» à la Orban, Trump, Le Pen n’en sont pas, tout simplement.
D’autres étiquettes, cela dit, peuvent leur être aisément affublées: des régimes débutant par les lettres «F» ou «D», essentiellement.
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