À la mi-août de chaque année, c’était le moment de l’été où ma mère m’annonçait le plus sérieusement du monde que c’était le temps d’aller «m’habiller pour l’école». Ce projet sérieux consistait à aller magasiner (un lundi ou un mardi parce que ma mère croyait dur comme fer qu’il y avait moins de monde dans les magasins ces jours-là) pour acheter tout ce dont j’avais besoin en vêtements pour l’année. Comme le dirait un slogan de vente: «Pour un jour seulement!»
Ma mère achetait tout le même jour. Pas de «retournage» en magasin deux et trois fois. Oh non. Elle avait sa liste précise de ce dont j’avais besoin et en principe, je pouvais tenir jusqu’à la fin des classes en juin. C’est arrivé parfois qu’il y ait eu un léger ravitaillement en janvier. Mais c’était généralement pour des bas et des bobettes.
De plus, ma mère pouvait compter sur ma génétique de marde. À savoir que j’ai cessé de grandir à 12 ans environ. Donc, pas l’ombre d’un pantalon trop court au milieu février.
Pour ma mère les vêtements mode se trouvaient chez Woolco, Greenberg, Sears et parfois quand elle se sentait ben wild chez La Baie. Vous aurez donc compris que dans ma classe j’étais le roi du pantalon en velours côtelé, le jeans «Wrangler», les cols roulés trop chauds et trop serrés au cou ainsi que les espadrilles pas de nom.
Tout était pas mal dans les teintes de brun, beige, blanc cassé et noir.
Cette palette de couleurs avait bien sûr une fonction. Celle de pouvoir mettre n’importe quel haut de vêtement avec n’importe quel bas. Cinquante nuances de terra cotta pratico-pratique.
Mais à l’été de mes 14 ans, tout a changé. Sans prévenir, ma mère m’a remis les clés de mon look vestimentaire. Certains diront qu’à 14 ans, c’était le temps. Je suis d’accord avec vous. Mais pas ma mère de l’époque. Et en 1985, la maturité n’avait pas encore fusionné avec les réseaux sociaux.
Donc à 14 ans, on avait la maturité d’un jeune de… 14 ans.
Ma mère m’avait convoqué dans son bureau (c’est-à-dire dans la cuisine. Elle, devant son comptoir de cuisine et moi assis à la table à manger) pour me dire que j’étais assez grand (vieux) pour gérer mon budget de vêtements scolaires pour l’année. Je pouvais acheter ce que je voulais, mais avec le budget qu’elle me donnait. Pas un sou de plus ne sortirait de sa sacoche.
Elle m’avait récité une longue liste de recommandations qui m’avait complètement étourdi et donné une migraine. En gros, ça contenait les mots: Woolco, Greenberg, Sears, brun, beige, velours côtelé, kits qui matchent, rabais, pas de marque, chaud et résistant.
Je n’étais pas un cave. Je savais que c’était un test. Si j’échouais à revenir avec le bon stock, ça allait être le retour au magasinage maternel les lundis ou mardis. La peur du retour du velours côtelé brun m’a poussé à faire les choses avec méthode et précision. J’allais devenir un vrai loup de la mode d’ado à petit budget.
La première étape a été de faire l’inventaire de ma garde-robe et de garder seulement les choses potables qui allaient pouvoir s’intégrer à mon nouveau moi vestimentaire. Naturellement, il n’est pas resté grand-chose. Mais comme disent les stylistes de ce monde : j’avais des «basiques». Jeans, t-shirts et chandails de laine pas en laine.
Ça y était. J’étais prêt pour ma première opération «s’habiller pour l’école» en solo.
Ça s’est passé un jeudi. Plus d’heures d’ouverture des magasins (j’étais déjà wise). Les portes du bus 52 se sont ouvertes devant les Galeries de la Capitale et, quand je suis entré dans le centre commercial, je suis encore convaincu que j’avais entendu rien de moins que le chant envoûtant des sirènes de la mode.
J’étais Ulysse qui tentait de résister à l’appât de l’achat rapide et regrettable. Comme le chantait Joël Legendre : un nouveau monde. Oui. Un nouveau monde se déployait sous mes yeux. Le monde du look.
MON LOOK.
Je m’apprêtais à définir une partie de qui j’étais. Me trouver une certaine identité. Je traçais mon propre portrait. Mes vêtements allaient se modeler à ma personnalité. Du moins, un début de modelage.
Je n’allais plus être beige velours côtelé. Je découvrais que les vêtements montraient aux autres qui on est. Pas entièrement bien sûr. On est plus que de la guenille. Mais, une première carte de visite de qui nous sommes.
C’était tellement grisant que je suis certain que la joie dans mon visage me donnait un air inquiétant. Je ne serais pas surpris que des gens soient allés voir la sécurité du centre commercial pour leur signaler un ado euphorique sous l’effet d’une drogue.
Les Le Château, Zabé Jeans, Pantorama, Pentagone, Levi’s, Aldo, Benetton et Bedo, pour ne nommer que ceux-là, sont devenus mon terrain de jeu pour dessiner qui je devenais. Ma mère n’a approuvé presque aucun de mes choix.
Tout était trop.
Mais, elle m’a avoué que j’avais assez de vêtements pour faire mon année scolaire et c’est ce qui comptait le plus pour elle.
Le test était réussi.
Je pouvais dire au revoir aux magasins à grande surface. Sauf pour les bobettes et bas…
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