Chroniques

L’odeur du vinaigre

Toute son enfance, son adolescence et toute sa vie de jeune adulte, de la mi-septembre jusqu’à la fin du mois d’octobre, Alex Perron dégageait un doux parfum de vinaigre.

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Chronique Alex Perron | L’odeur du vinaigre (Montage Noovo Info et banque d'images Envato) Chronique Alex Perron | L’odeur du vinaigre (Montage Noovo Info et banque d'images Envato)

Toute mon enfance, toute mon adolescence et toute ma vie de jeune adulte, de la mi-septembre jusqu’à la fin du mois d’octobre, je dégageais un doux parfum de vinaigre. Peu importe où j’allais, je laissais derrière moi une petite odeur qui piquait les narines et donnait l’impression que je me faisais tremper dans un bain de salade de choux chaque soir.

On aurait pu croire à un élixir de fermentation de jeunesse ou à un traitement hippie contre une infestation de poux. Mais non, la raison était beaucoup plus terre à terre.

Ma mère faisait ses cannages. En bon français, c’était l’opération de la mise en conserve domestique. Une tâche qui consistait à mettre tout ce qui pouvait se mettre dans un pot Masson, stérilisé dans une marmite d’eau bouillante et remisé dans un garde-manger pour les jours d’hiver. Notre cuisine devenait une succursale des produits « Habitants ».

Ma mère et ma grand-mère faisaient de tout. Et en quantité industrielle. Ce qui nous permettait d’en manger tout l’hiver sans se priver et d’en donner à tous ceux qui se pointaient en visite.

Chez nous, on ne donnait pas de carte-cadeau, on donnait un pot de petits oignons blancs. Elles dévalisaient le marché dans le Vieux port de Québec. Et beaucoup de cultivateurs dans les années 80 et 90 nous doivent leur prospérité.

Oignons, cornichons, bettes (dans Charlevoix, on dit des bette et non pas des betteraves. Et c’est meilleur.), fèves jaunes et vertes, gourganes, ketchup aux fruits, ketchup d’hiver (y’a une différence entre les deux ketchups, mais va savoir laquelle), tomates rouges et vertes et de la macédoine (ça, ça consiste à prendre tous les légumes déjà mentionnés et les mettre dans le même pot, histoire de faire différemment avec du pareil.)

Du matin au soir, elles pelaient, empotaient, vinaigraient, stérilisaient, faisaient refroidir et empilaient le tout dans l’immense étagère de remise.

Au nombre de pots que nous avions, on aurait pu passer pour un trio de survivalistes prêt pour une attaque de zombies ou une nouvelle plaie d’Égypte.

Il y avait toujours des vapeurs de vinaigre qui embaumaient l’air partout dans la maison. Durant cette période du marathon de l’empotage, aucun microbe ne survivait chez nous. Notre maison était assurément plus clean qu’une salle de chirurgie.

Oui, on avait de la ventilation au-dessus de notre poêle, mais c’était une ventilation normale de maison. Ça aurait pris une ventilation de casse-croûte pour venir à bout de tout ça. Elles n’ouvraient pas les fenêtres parce que ma grand-mère avait tout le temps frette. J’étais donc condamné à puer le vinaigre.

Enfant et ado, ça pouvait se gérer, mais quand j’ai commencé à travailler comme vendeur de vêtements dans les magasins « Le Château », c’était moins propice à la vente à pression. C’était zéro fashion, disons.

Je détestais cette période de l’année. J’aimais manger du cannage durant l’hiver, mais tout ce processus était trop lourd pour ma petite tête d’ado. Je ne comprenais pas non plus pourquoi, on en faisait autant.

Adulte, j’ai compris que, pour ma grand-mère et ma mère, c’était normal. Ma grand-mère avait eu une famille de 17 enfants (oui, tu as bien lu). Les cannages en grande quantité, c’était une partie de la survie en hiver dans un coin rural où chaque sou était compté. Ces réserves, c’était le fruit de son jardin qu’elle avait entretenu tout l’été.

Je ne veux rien enlever à maman Dion ou Claudette Taillefer, mais si j’avais été bright et le moindrement marketing, j’aurais lancé les marinades à Ginette au début de ma carrière. Fortune et émission de télé assurée.

Aujourd’hui, ma grand-mère n’est plus là depuis belle lurette et les recettes de conserve de ma mère se sont envolées avec sa mémoire fuyante.

Reste que je donnerais cher pour arriver dans la salle de nouvelles de NOOVO pour livrer ma chronique culturelle et que ma cheffe d’antenne, Marie-Christine, me dit que je pue le vinaigre.

La vie est souvent ironique.

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