La publication du Livre bleu du Parti québécois, néo-recueil de recettes «pré-pendant-après» indépendance, sera pratiquement passée sous le radar collectif, mauvais timing oblige.
Dommage.
Parce qu’il y a peu, sinon pas, d’exercice plus légitime — et d’importance — que celui d’un peuple s’interrogeant sur son destin.
Ayant diffusé une chronique à Radio-Canada où je saluais la rigueur et la transparence de la bible péquiste, d’aucuns se seront empressés, étonnés, de souligner l’incongruité apparente de ma posture: «Hein? Bérard qui félicite le PQ et son chef? C’est du sarcasme?».
Pas du tout, non. Parce que si les habitués de mes propos savent effectivement mes critiques — parfois costaudes — du virage populiste et parfois liberticide du parti de René Lévesque, reste l’essentiel : il est toujours loisible de critiquer le principal véhicule de l’indépendance, sans nier la valeur de celle-ci.
Il fait mal, d’ailleurs, de constater le nouveau narratif imposé suivant: quiconque attaché au respect des droits fondamentaux serait, par syllogisme tenant par poil de brosse à dents, fédéraliste délétère. Ceux-là auront-ils, par anesthésie ou commodité, oublié l’importance accordée à la Charte québécoise par le PQ d’alors? Dixit René: «Une telle charte, c’est l’instrument par excellence de l’affirmation des valeurs d’un peuple.»
Mais retour au Livre bleu. Plusieurs, bien entendu, y remarqueront certaines imprécisions, parfois des contradictions. Certes. Il en va, intrinsèquement, de tout exercice minimalement futuriste, et de la propension à tout mouvement souverainiste de tirer à son profit les couvertures de l’hypothétique. Comment savoir, pour seuls exemples, si Ottawa acceptera bel et bien de préserver la citoyenneté canadienne aux Québécois déguerpis? De céder à Québec sa juste part des installations et infrastructures militaires, comme réclamée?
Reste, cela dit, que l’ouvrage péquiste se veut iconoclaste pour au moins deux motifs : transparence et rigueur. Dirigé par Jocelyn Caron, intello dont le bouquin Choisir le progrès national (Éditions Druide, 2013) témoigne d’une réflexion structurée et minutieuse, le nouvel opus provoque une rupture marquée avec les exercices précédents, ceux menés par les prédécesseurs de Paul St-Pierre-Plamondon. Alors que ces mêmes démarches — particulièrement celles de 1995 — soufflaient à la fois le chaud et le froid, et entretenaient sciemment un flou au-delà de l’artistique, on parle maintenant, en l’espèce, d’un pari de la franchise.
Non seulement chaque aspect potentiel de l’accès à l’indépendance y est traité, mais le niveau de détails consacrés, administratifs comme conceptuels, relève de l’exception. Si, bien sûr, le seul nombre de pages (524) et chapitres (22) ne peut être garant de crédibilité ou pertinence, l’exercice, lui, l’est.
À charge de redite, aucun des habituels tabous, ou presque, ne sera épargné pour cause de «couillardises électorales».
Multiples sont les illustrations concrètes témoignant, à leur face même, de ladite rupture:
Oui, un Québec souverain aura sa propre monnaie, banque centrale en prime.
Il possèdera sa propre armée, avec une adhésion à l’OTAN anticipée.
Sa propre citoyenneté.
Alliant intelligemment jusqu’au-boutisme et prudence, la symbiose aura pour résultat ceci : une période de transition prévue pour chaque thématique, par exemple 15 ans dans le cas de la monnaie et sa politique afférente — incluant une commission indépendante afin de limiter les soubresauts économiques, ou encore l’obtention d’une double citoyenneté optionnelle.
Plutôt loin, avouons-le, de la posture bouchardiste de 1995, où une portion appréciable d’électeurs se réconfortaient, à tort ou à raison, à même une proposition conservant le statu quo en place, sur ces mêmes objets.
Autre solide percée : l’adoption d’une constitution provisoire, donc préalable au référendum, garantissant dès lors une stabilité juridique, laquelle sera suivie, au lendemain d’un OUI, d’une assemblée constituante mandatée de coucher les termes d’un projet de constitution permanente soumise à l’approbation populaire. Difficile, de ce fait, d’accuser le PQ de kidnapper, voire «Jolin-Barretter», les assises fondatrices du pays à venir. Chapeau.
Quant à la thématique autochtone, davantage névralgique depuis les récentes avancées en droit international, le Parti aura opté pour la voie de la sagesse : consulter, une fois au pouvoir, le cas échéant, les maintes parties prenantes à cet échafaud autant sensible que complexe. D’autant plus opportun sachant l’actuel cafouillis albertain, où le judiciaire, à juste titre d’ailleurs, refuse le sacrifice des droits des Premières Nations à l’autel du référendum bâclé.
Un exercice d’intelligence, donc, doublé d’un courage certain, et voilà comment se construit une discussion démocratique saine et robuste, particulièrement sur un enjeu autant majeur : on ne casse pas, en fait, un pays du G7 aux suites d’un demi-plan de match craché à la Cage aux sports, entre deux Molson bien frettes.
Les généralités et slogans lénifiants maintenant aux oubliettes, la campagne électorale pourra ainsi se tenir, quant à cet aspect, sur le socle de la transparence et de la limpidité.
N’est-ce pas, à vrai dire, les fédéralistes qui, hier encore, plaidaient pour un absolu de clarté?
Les voilà, sous réserve d’exception, servis à souhait.
Pour recevoir toutes les chroniques de Frédéric Bérard, abonnez-vous à notre infolettre, Les débatteurs du samedi.

