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Les As de la chute

«Mon anecdote de cette semaine se passe à une époque où on n’avait pas encore installé des sols en éponge dans les parcs.»

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Chronique Alex Perron | «Les As de la chute» (Montage Noovo Info) Chronique Alex Perron | «Les As de la chute» (Montage Noovo Info) (Alex Perron)

Mon anecdote de cette semaine se passe à une époque où on n’avait pas encore installé des sols en éponge dans les parcs de jeux publics pour enfant pour qu’ils rebondissent trois fois en douceur au lieu de tomber à plat comme une roche.

C’était aussi l’époque où nos mères traînaient toujours l’unique remède miracle pour toutes les blessures de jeux dans leur sacoche: le mercurochrome. Un liquide rouge qui piquait et chauffait. Chauffer, c’était son effet de base. Le reste des bienfaits étaient secondaires.

À Port-au-Persil (la plus belle place du Québec et d’où je viens), la nature était notre terrain de jeux. C’est vers l’âge de 8-10 ans qu’on pouvait enfin aller glisser à la chute de Port-au-Persil. Le bonheur. La chute n’a jamais eu de vrai nom sauf celui-là. Depuis l’an dernier, on a au moins baptisé le pont qui la surplombe. Le pont « Fortuna-Carré » en l’honneur de monsieur Carré, le patriarche d’une des familles fondatrices de notre petit coin de paradis.

La chute de Port-Au-Persil, juste devant le fleuve et le quai, a une énorme roche plate en forme de demi-lune qui s’arrête dans un petit bassin naturel. L’activité nautique est simple. S’asseoir en haut de la roche en pente, se donner un élan et aboutir en bas dans le bassin dans une eau à — 100 Celsius. Ensuite, sortir le plus vite du bassin avant l’hypothermie et le crispage de nos membres, remonter la petite pente et répéter l’activité.

Pour augmenter la vitesse de descente et éviter de râper trop rapidement le fond de culotte de nos maillots (ce qui avait tendance à faire chier nos mères), on glissait bien assis sur un sac à vidange. Ce n’était pas la grande classe, mais c’était très efficace.

Ça peut paraître un peu dangereux tout ça, mais heureusement, nous étions sous surveillance en mode, disons, parentale aléatoire. Ce qui veut dire que notre famille était là et qu’elle nous surveillait par moment. Ça aussi, ça peut paraître dangereux, mais c’était comme un oncle qui conduisait sa voiture avec une bouteille de Labatt 50 entre les jambes, c’était les mœurs du temps.

J’ai eu la chance de passer mes étés avec mon cousin Richard et sa sœur, ma cousine Manon. Pas besoin de vous dire qu’on était le trio de la chute. À l’adolescence, on pouvait augmenter le plaisir de la glissade de la chute en descendant la roche plate… debout.

Oui, vous aviez bien lu. Debout.

On ne portait pas de casque tout simplement parce que ça n’avait pas été encore inventé. Et ne vous inquiétez pas, c’était fait aussi sous surveillance parentale aléatoire. On était un mélange d’ados et de cascadeurs sans formation adéquate.

Ce qu’on aimait bien aussi, c’est quand des touristes débarquaient à la chute et voyaient nos performances dignes du Cirque du Soleil. Comme on dit : on se pensait bon.

On adorait voir le regard horrifié des madames françaises quand on s’élançait debout. Un bon « putain de merde » lancé par un parisien nous comblait de joie. Je nous trouvais bien plus spectaculaires que les maudites baleines de Tadoussac.

Richard, Manon et moi, on se faisait un devoir de coacher les touristes qui voulaient expérimenter la descente. On leur donnait une formation de 30 secondes et hop. Le péteux sur la roche et c’est parti. Ça nous arrivait même parfois de leur prêter nos sacs à vidange. Une expérience VIP.

Parfois, certains touristes se risquaient à essayer la version debout. Là, on devenait sérieux et notre formation passait de 30 à 45 secondes. Vous descendez debout au lieu d’assis et sans sac à vidange.

On n’est pas des fous quand même. On leur expliquait que c’était à leurs risques et périls parce que nous, on était des natifs du coin, par conséquent, la maîtrise de la chute et sa roche plate était inscrite dans notre code génétique.

Ça nous faisait beaucoup rire quand un touriste prenait un bon bouillon en arrivant dans le bassin. On adorait aussi voir leur visage se crisper quand il comprenait que l’eau avait la température d’un iceberg. Bienvenue dans la belle province, les cousins des Europes.

Dans le fond, on était des ambassadeurs de Charlevoix et des agents touristiques bénévoles et inconscients. La belle vie, quoi. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’y a jamais eu d’accident majeur à la chute. Un bras ou deux de cassé. Des sacs à vidanges disparus au large. Un maillot trop râpé qui montre des fesses. Mais aucune catastrophe.

À croire que la chute nous protégeait.

En écrivant ce texte, j’ai juste envie de faire signe à Richard et Manon et qu’on se donne rendez-vous à la chute. On descendrait assis sur un sac à vidange et non pas debout. Trop dangereux de nous débarquer une hanche.

Je ne pense pas qu’on épaterait les touristes comme dans le temps, mais je suis certain qu’on rirait comme lorsqu’on était ados.

Peut-être même plus parce que la nostalgie ferait aussi partie de la descente de la roche plate de la chute de Port-au-Persil.

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