Les paysages se dévoilent sans fin ni filet. Des airs d’autre monde, à l’instar du reste de l’Afrique subsaharienne. Cette fois, la Tanzanie et ses plaines. À même les 60 000 km2 du Serengeti, aucune clôture ou limite tracée là où la nature règne à temps plein, forte du refus étatique d’accorder des permis pour l’activité minière, malgré les ressources abondantes.
Absorbé par l’éléphant, le lion, le zèbre ou l’hippopotame, le passager s’imbibe de la beauté des lieux, se catapulte dans une dimension particulière. Jamais longtemps en reste, le réflexe nord-américain se remanifeste, peinard:
— Le ciel noir, là-bas, tu crois que la flotte nous tombera dessus ?
— Non, pas nécessairement.
— Il annonçait de la pluie, aujourd’hui ?
— Il est impossible de prévoir la météo, ici.
Un lâcher-prise influençant également le rapport au temps, à l’horloge. Alors que l’on s’obsède de calendriers, de productivité et rendez-vous, le Tanzanien se laisse guider par l’instant, l’humain, l’entourage. Idem pour le citoyen du Kenya, de l’Éthiopie, du Rwanda.
La vie, quoi.
Une hiérarchie de valeurs priorisant la connexité interpersonnelle et s’accommodant, désinvolte, de l’imprévu et autres aléas de la vie.
Le temps est un espace habité, non une unité de mesure à PIB.
Hakuna matata.
Ou «pole pole», répété en mantra et signifiant «tranquillement, prends ça cool, lentement».

Aux confins de notre campement, le réseau se veut parfaitement absent, sauf de mon esprit: calvaire, si le bureau essaie de me joindre, je fais comment?
Rien, justement.
D’une lénifiante violence, le choc philosophique s’encaisse sourire en coin : on est assez con, quand même.
Une société troquant l’essence pour le logistique.
Une course sans destination, pressée de n’aller nulle part.
La productivité à titre de valeur morale.
Une névrose collective provoquée par une propension chronique aux livrables.
À titre compensatoire, l’achat démesuré de cossins autant innombrables que superflus.
En visite chez les Massaïs, peuple semi-nomade d’éleveurs, la frappe marque: on vit dans l’immensité des plaines, à l’intérieur de mini-cabanes circulaires construites par l’entremise de bouses d’éléphants séchées, distancées les unes des autres par centaines de mètres, sinon kilomètres.
Ni électricité ni eau. Des dizaines de morveux, revenant de l’école, accourent afin de battre de vitesse, et saluer au passage, la Jeep et ses trois visiteurs.
Chaleureusement et malgré la barrière linguistique, une famille nous accueille, fière comme un paon d’instruire les Québécois sur sa culture et ses traditions.
La doyenne, âgée de plus de cent ans et en retrait, sourit, assise au sol. La multitude d’enfants, lesquels marchent en moyenne trois heures par jour afin de se rendre à l’école, déballe sa collection de bracelets artisanaux. Dans ses quelque 10 mètres carrés, le domicile abrite les parents, grand-maman et la marmaille de sept.
Manifestement heureux, assurément solidaires.
La philosophie ubuntu, c’est-à-dire «je suis parce que nous sommes», s’applique dans un collectivisme discret, loin de l’orgueil des publications Facebook où, de manière intéressée, d’aucuns cherche à faire savoir son altruisme et sa générosité. Une entraide, souvent, à titre de politique sociale palliative à la présence étatique.
Le chemin du retour laisse pantois.
- C’est fort, marcher autant longtemps pour aller à l’école.
- Plusieurs Massaïs se rendent aussi à l’université.
- Pas en marchant, quand même ?
- Non, t’inquiète. Ils quittent le village, et y retournent ensuite, diplôme en poche.
- Et qu’y font-ils, au retour ?
- Avec leur diplôme ? Rien, mais l’appartenance à la communauté et sa culture est puissante, donc ils y reviennent.
- Question stupide, mais pourquoi aller se taper un diplôme, alors ?
- Pour le plaisir d’apprendre, tout simplement. Pourquoi apprendre avec un but précis ?
Dans l’un des campements, impossible de retourner à notre tente sans être accompagnés. La raison? La présence d’éléphants, de hyènes, de honey badgers et de quelques serpents à la grosseur assez prodigieuse, certains venimeux — comme le mamba noir ou le cobra — d’autres non.
On apprend, justement, que se trouve actuellement sur place un «bébé python».
— Et il est de quel format, le bébé?
— Entre deux et trois mètres.
— ….
— Regarde, je vais te montrer les traces.
— Ciboire. Qu’allez-vous faire ?
— Bah rien. Il est chez lui, ici, et de toute façon, le python ne bouffe pas d’humains.
Au contraire — on le saisit dixit le jeu des comparaisons — de certains choix de vie.
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