Pour toute la durée de la saison estivale (si elle se pointe officiellement et non juste à temps partiel), je vais vous raconter des anecdotes à saveurs d’été, histoire de décrocher de l’actualité pas toujours rose. Du léger comme une brise de vent qui chasse un moustique trop présent autour de la tête.
Cette semaine, on a célébré la Saint-Jean et ça m’a rappelé un moment embarrassant. Je devais avoir 7 ou 8 ans. On est à Beauport en banlieue de Québec et je fréquente l’école Ste-Chrétienne. Par un beau lundi de début du mois de mai, voilà-tu pas que retentit une grande annonce via la voix du directeur dans l’intercom des classes.
Un message pas trop clair parce que la technologie sonore est médiocre et que mon directeur parle toujours trop faiblement. Mais l’annonce est grandiose. Il y aura des auditions à notre école et à une autre école de quartier voisin pour sélectionner qui jouera le petit Jean Baptiste dans le défilé de la Saint-Jean à Beauport.
Oui, j’en conviens, c’est un défilé local, mais peu importe, c’est du gros stock dans ma tête. Un début très consécration. Je veux dire que Guylaine Tremblay a bien dû faire ses débuts en personnifiant Marie dans la crèche de Noël à la Petite-Rivière-St-François.
La description me colle à la peau. Petit (je le suis… et encore aujourd’hui), souriant (mon sourire peut faire fondre un cœur quand je veux des chips), pas timide (on peut m’entendre crier d’un bout à l’autre de la cour de récréation quand le ballon du ballon chasseur me frappe dans le dos), cheveux frisés blond (je frise, mais j’ai les cheveux bruns, c’est un détail) et disponible le 24 juin dans la journée (après vérification de mon horaire d’enfant, je le suis).
Après avoir tourmenté ma mère sans arrêt pendant 48 heures, je peux enfin m’inscrire à l’audition. Fête au village du saint de fête provinciale.
L’audition a lieu dans le gymnase de l’école devant trois adultes responsables du défilé.
Nous sommes seulement trois garçons (merci sexisme des années 80, les filles ne sont pas acceptées) à tenter notre chance. Et autre excellente nouvelle, AUCUN GARÇON de l’école adverse n’a posé sa candidature. Comme on dit dans le métier: j’ai des chances de l’avoir.
L’audition est très difficile et très technique. Ça consiste à s’asseoir sur une chaise droite en bois de classe de primaire et de sourire tout en saluant la foule. Je sais, je sais. Du grand art. Niveau conservatoire d’art dramatique en troisième année.
Je suis le deuxième à livrer ma performance. Je m’assois sur la chaise droite en bois et je me donne à fond. Je souris tellement que mon sourire doit faire le tour de ma tête. Je salue les gens avec ma main qui est aussi vigoureuse qu’une toupie électrique.
Dans mon enthousiasme débordant de l’Actor’s studio, je me lève pour saluer la foule imaginaire comme si j’étais le Saint-Père dans sa papemobile. La dame devant moi me demande sèchement de me rasseoir immédiatement. Sur un ton à peine plus sympathique, elle m’explique que je ne peux pas me lever parce que je serai sur un char allégorique en mouvement. C’est trop dangereux de tomber.
Effectivement, ce serait totalement cave que le petit St-Jean pogne une débarque et se râpe le front sur l’asphalte. Ça fait moins festif, un saint qui pisse le sang dans un défilé aussi symboliquement bleu.
Une semaine plus tard, le verdict est tombé. Je n’avais pas été choisi. La dame avait dit à ma mère que j’avais trop d’énergie et que ce serait probablement trop compliqué de me gérer sur un char allégorique qui bouge à 4 km/h.
La honte. J’avais échoué à sourire et faire des beubailles. Si j’étais resté ben assis sur mon cul aussi. Ben non. Trop dedans. J’imagine que l’énergie de Liberace ne collait pas avec le rôle du petit St-Jean. La seule bonne nouvelle là-dedans, c’est que je n’aurai pas à convaincre ma mère d’acheter une teinture Miss Clairol 145 : blé des champs pour me teindre en blond petit page.
Au défilé, lorsque j’ai vu Martin Simard faire des beubailles tout en étant bien assis sur son banc, je l’avoue, j’ai eu envie de lui tirer une roche. Mais avec ma précision légendaire, je l’aurais raté et mon projectile aurait atteint une madame de l’autre côté de la rue.
Et une madame qui pisse le sang dans un défilé, ça ne fait pas très festif.

