Les récents mois m’ont entraîné, malgré moi, à revivre de vieux souvenirs enfouis en moi. Ceux, notamment afférents, à l’épisode déchirant de la «Charte des valeurs», projet de loi péquiste ayant mis le feu au vivre-ensemble québécois. D’interminables débats monopolisèrent ainsi la discussion publique jusqu’à la défaite — rattachée, cela dit à d’autres motifs — du gouvernement Marois.
Si quelques prétentions se voulaient d’intérêt — par exemple s’incruster d’une philosophie de laïcité jacobine, à la française, d’autres, sans caricaturer, tombaient aisément dans l’islamophobie et variations sur thèmes.
Une classique, lancée par le ministre Bernard Drainville, et reprise en boucle dans le vox populi: «La présence de signes religieux ostentatoires pose un problème, notamment pour les parents. Il y en a qui éprouvent un malaise quand ils confient leur enfant, dans une école ou une garderie, à une personne qui porte un signe religieux ostentatoire.» À noter que le simple voile constituait alors, aux yeux du ministre et de son gouvernement, un signe justement «ostentatoire» à bannir de tout emploi étatique, nonobstant la fonction.
Le «malaise» donc, comme source de violation d’un droit fondamental.
Le contre-argument à ceci, vous le voyez venir, se voulait tout simple: allons-nous dorénavant législativement prohiber l’ensemble des «malaises» publiquement éprouvés? Surfant plus tard sur l’interrogation, en ayant à statuer d’une requête relative à la suspension de la Loi 21, petite sœur édulcorée de la Charte des valeurs, la juge en chef du Québec de l’époque, Duval Hesler, ira jusqu’à associer l’objectif de ladite loi à «Une volonté de se prémunir contre les allergies visuelles de certaines personnes face aux signes religieux». Le tollé que je vous laisse imaginer.
Idem à celui, dans une mesure ou l’autre, à celui provoqué par quiconque osant user de l’argument, parfois qualifié de sophisme, de la pente glissante: maintenant, OK, c’est le tour des musulmanes voilées, mais après, à qui le tour?
S’attaquera-t-on aux droits des personnes trans, celles-ci s’attirant, au quotidien, les regards indisposés du fait de leur marginalité?
Et le militaire gai jugé trop «efféminé» au bon goût de ses supérieurs réactionnaires?
Quid le malaise, souvent religieux, de plusieurs, face à l’interruption volontaire de grossesse, débat pourtant réglé depuis les arrêts Morgentaler et Daigle c. Tremblay?
Et celui face aux accommodements réclamés par les personnes en situation de handicap, notamment en ce qui a trait aux enjeux d’accessibilité?
Cette même pente glissante était justement à l’esprit du grand Montesquieu lorsqu’il affirma «qu’une injustice commise à un seul est une injustice commise à tous!»
Tout s’y trouve.
Parce qu’attaquer sans motif valable — et sans conséquence pour l’agresseur — un droit fondamental, c’est créer une tendance souvent irréversible: celle où chaque raciste, homophobe, transphobe ou autre réactionnaire détient maintenant un veto sur l’existence d’autrui.
C’est pulvériser, par définition, le paradigme de leur protection constitutionnelle visant justement à mettre à l’abri, ces droits des humeurs populaires du jour.
Si aucune liberté publique ne peut être considérée comme absolue, encore faut-il que sa limitation s’exerce de manière conforme aux exigences d’une société libre et démocratique.
Retour en 2026, maintenant.
Jetez un œil autour de vous. Qu’est-ce qui se veut le cœur, sinon l’essence de l’actuelle guerre culturelle ravageant l’Occident et nombre de droits pourtant constitutionnalisés?
Le malaise.
Celui justifiant le recul de la liberté d’expression ou liberté académique sur les campus, censurant les manifs anti-génocides, ou s’inquiétant de l’enseignement du pourtant scientifique racisme systémique.
Celui de la liberté de presse et sa couverture sur ledit génocide, ou certains types jokes maintenant prohibées, par exemple celles sur un président susceptible.
Celui du droit à l’égalité, qu’il soit provoqué par un acharnement quasi criminel sur la communauté trans, expulsée des forces armées américaines ou pointée du doigt par un chef actuel du PQ provoquant une commission parlementaire sur l’épouvantable enjeu des toilettes mixtes — ou de l’homophobie ordinaire, obligeant certains partis politiques fédéraux ou québécois à devoir contrôler les commentaires haineux envers la minorité célébrée, le jour de la fierté.
Celui du droit à l’avortement, remis aujourd’hui partiellement en cause par quelques vedettes du commentariat québécois, ou encore des dizaines de députés à Ottawa.
À des milliers de kilomètres de l’état des lieux d’il y a, à peine, une quinzaine d’années.
Preuve ultime, si nécessaire, du truisme suivant: quand la culture de la violation des droits s’invite à la fête médiatico-politique, bien malin celui qui, sans se tromper, saura prédire la date de son départ.
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