Tu pars en randonnée avec ton chum. Tu marches, tu suis, tu regardes le paysage. Puis, à un moment donné, il n’est plus là. Il a accéléré et il est parti devant. Sans toi. Ou pire: il est redescendu. Bienvenue dans ce qu’on appelle le « divorce alpin ».
Sur les réseaux sociaux, particulièrement sur TikTok et Instagram, le terme est devenu viral récemment. Et il est porté par des centaines de témoignages de femmes laissées seules en pleine nature par leur conjoint ou leur date.
Une vidéo en particulier, vue des dizaines de millions de fois, montre une jeune femme en pleurs, marchant seule sur un sentier, répétant qu’elle se sent vulnérable, abandonnée et trahie.
On peut lire une avalanche de commentaires sous la vidéo : «Ça m’est arrivé.» «Moi aussi.» «J’ai marché seule pendant deux heures pour retrouver la voiture.»
Ce qui pourrait ressembler à une anecdote isolée commence donc à ressembler à autre chose : un motif. Un malaise. Et même, une tendance.
Derrière cette expression presque anodine, le «divorce alpin», se cache une réalité dramatique. Abandonner quelqu’un en pleine nature, ce n’est pas banal. Ce n’est pas juste «marcher à son rythme». Ce n’est pas non plus une chicane qui dégénère.
C’est mettre l’autre en danger en le laissant à lui-même.
Homicide involontaire
Et dans certains cas, les conséquences sont dramatiques. En Autriche, un homme a été reconnu coupable d’homicide involontaire après avoir laissé sa conjointe, épuisée et mal équipée, seule en montagne. Elle est morte d’hypothermie.
Il était plus expérimenté. Il connaissait les risques.
Mais même quand il n’y pas de mort, il y a quelque chose qui me frappe dans ces récits : le modus operandi. La mécanique.
On part à deux. On progresse ensemble. Et puis l’un des deux s’impatiente, accélère, laisse l’autre derrière.
Ce n’est plus la relation qui est à la base de la randonnée, c’est la randonnée qui devient l’outil pour mettre fin à la relation.
L’autre n’est plus partenaire ou conjoint ; il devient un obstacle. Un poids. Une contrainte.
Contrôle et point de bascule
Certains spécialistes parlent de dynamiques, de contrôle, de punition et d’intimidation ; d’autres évoquent un manque d’empathie, une incapacité à considérer les besoins de l’autre.
Dans plusieurs témoignages, ce n’est d’ailleurs pas un geste isolé. C’est un moment révélateur. Un point de bascule.
Plusieurs femmes disent : «C’est là que j’ai compris que je ne pouvais pas compter sur lui».
Et c’est ça, au fond, le cœur de l’affaire. La montagne agit comme un révélateur. Elle enlève les filtres et accélère les dynamiques. Elle expose les rapports de force.
La même situation en ville n’a pas du tout la même portée. D’abord, on n’est jamais tout à fait seule : il y a des ressources autour, pas loin. En pleine nature, quand quelqu’un part… il part vraiment.
Et le geste de partir, dans ce contexte, est puissant. Il veut dire : «Je passe avant nous, je continue avec ou sans toi, je ne me retourne pas».
Se sentir responsable
Évidemment, chacune des histoires de «divorce alpin» est différente. Parfois, il n’y a pas d’intention malveillante, seulement de l’impatience, des egos, un manque de communication.
La question soulevée demeure aussi intéressante que complexe: qu’est-ce que ça dit d’une relation, quand on est capable de laisser l’autre derrière? Et surtout, pourquoi autant de femmes reconnaissent cette scène?
Je trouve troublant la façon dont les femmes racontent leurs histoires. Plusieurs confient avoir douté d’elles-mêmes. S’être senti «trop lentes», «pas assez en forme», «pas à la hauteur».
Comme si l’abandon devenait, d’une certaine manière, leur faute.
Et pourtant… Dans une relation, en amour comme en rando, on n’est pas censé devoir performer pour être considéré et ne pas être abandonné. On est censé avancer ensemble.
Une chose me console: à travers les récits, on sent la solidarité entre femmes. De reconnaître que c’est un problème et une tendance. De reconnaître qu’on peut marcher ensemble, ne pas se lâcher, se retrouver.
Une autre violence
Parmi les commentaires sous les publications de « divorce alpin », on peut lire par exemple : «J’ai rencontré une fille sur le sentier, on est redescendues ensemble». Ou encore, «une inconnue m’a aidée à porter mon sac».
Dans l’adversité et la peur, d’autres liens se créent. Dans le respect et la bienveillance.
Mais il ne faut pas se tromper de mot. Ce n’est pas un «divorce» ; c’est un abandon.
Et dans bien des cas, c’est une violence faite aux femmes, une violence sexiste de plus, qui prend simplement une autre forme, dans un autre décor.
On change le paysage, mais le fond reste le même.
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