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La machine du démon

Certaines personnes croyaient que les commerces auraient accès indéfiniment à leur compte.

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Chronique Alex Perron | «La machine du démon» (Montage Noovo Info et image tirée de la banque Envato) Chronique Alex Perron | «La machine du démon» (Montage Noovo Info et image tirée de la banque Envato)

Je suis une assez vieille personne pour avoir vécu l’arrivée (roulements de tambour) des machines Interac. Je sais, ça frappe et ça fait mal. Je relis cette phrase et ça me fait le même effet que lorsque ma grand-mère me disait: j’ai vu la télé naître.

Elle ajoutait aussi que certaines personnes au village s’habillaient propre pour regarder les émissions parce qu’elle pensait que les gens dans la boîte à images les voyaient aussi. C’était le bon temps.

Toujours est-il qu’un beau jour, on a reçu la machine Interac dans la boutique de vêtements où je travaillais dans le vieux Québec. On devait être à l’été 1990 ou 1991. On était tous fébriles et un brin, terrorisés. J’imagine que notre état devait facilement se comparer aux astronautes qui ont abouti sur la lune.

Bien entendu, aujourd’hui, c’est la grosse normalité et que payer par carte bancaire est monnaie courante. Mais dans le temps, c’était une fucking révolution. C’était ni plus ni moins qu’un Terminator de nouvelle génération qui débarquait sur notre comptoir de boutique.

Comme j’étais le caissier en chef du magasin (rien de moins), c’est moi qui devais recevoir la formation de l’agent de la Caisse Desjardins pour pouvoir utiliser cette nouvelle méthode moderne et avant-gardiste de paiement.

Mon gérant était présent lui aussi.

Tant mieux. Parce qu’on se disait que l’on ne serait pas trop de deux cerveaux pour assimiler parfaitement cette haute technologie.

L’agent Interac nous avait donné une formation intensive de deux heures (ressenti trois jours) avant de nous mettre en mode pratique sur un terminal non branché. Nous étions fascinés. Pour le fou de science-fiction en moi, j’avais l’impression que R2-D2 venait travailler avec moi dans la vente de linges.

D’ailleurs, dans mon souvenir, lorsque l’agent Interac a fini de connecter le terminal, il a fait les mêmes sons que lorsque R2-D2 s’adresse à C3-PO.

Je me suis rapidement adapté à cette méthode de paiement parce qu’au début, peu de gens l’utilisaient. Donc, ça m’a donné le temps de dompter la bête informatique. Monsieur et madame tout le monde avaient déjà tous des cartes Interac pour aller faire des retraits au guichet.

Mais, faire confiance à une machine pour aller piger dans son compte directement comme si c’était un vingt dollars sortit d’une sacoche, on n’était pas tous rendus là dans la confiance informatico-bancaire.

Oh que non!

Les Québécois de plus en plus endettés: la carte de crédit est «un outil de survie» en 2026 Les Québécois sont de plus en plus serrés dans leurs finances, notamment en raison du prix du panier d’épicerie et de la hausse des loyers. Et cette situation se fait sentir à l’échelle nationale chez les syndics autorisés en insolvabilité.

Pour certaines personnes, c’était la machine du démon. Elles croyaient que les commerces auraient accès indéfiniment à leur compte. Qu’on pouvait voir leur solde. Qu’on enregistrait leur NIP. Que les banques regardaient où les gens magasinaient. Ça donnait moins envie d’aller dans une boutique coquine ou un bar de danseuse.

Bref, rien de tout ça n’arrivait puisqu’à l’époque, les pirates informatiques n’étaient pas encore nés. De nos jours, on a raison d’avoir peur de tout ça…

Je me souviens de cette dame qui avait pleuré de nervosité en entrant deux fois de suite un mauvais NIP. Cette autre dame qui avait voulu me payer aussi sa facture en liquide parce qu’elle était certaine que la machine n’était pas fiable et qu’elle ne voulait pas passer pour une voleuse. Ce monsieur qui ne savait pas s’il avait un compte chèque ou épargne. Cette dame qui entrait son numéro de téléphone au lieu du NIP en hurlant que c’était le bon numéro.

Ce serait impossible de calculer le nombre de fois où une personne m’a accusé d’avoir regardé son NIP pour ensuite vider son compte dès qu’elle sortirait du magasin. Combien de fois j’ai expliqué que maintenant, je n’avais plus besoin d’imprimer la carte de crédit sur le ti-papier avec la machine à rouleau.

Les fois où j’ai dû spécifier au monsieur que s’il ne payait pas en argent liquide, leur femme pourrait voir dans leur compte l’endroit où il a acheté des vêtements qui ne sont pas pour elle. Ainsi que le gros montant. Sans oublier les visages de gêne quand le terminal indiquait : manque de fonds.

Ça été long aussi avant que ça entre dans la tête des gens que ta carte est gelée parce que tu t’es trompé trop de fois dans ton NIP ne voulait pas dire que ton compte était bloqué. Ça m’aurait évité beaucoup de : t’as bloqué mon compte. Mange de la marde. Il n’y a pas à dire, ça a changé ben des habitudes et des croyances.

Je sais que tout ça sonne impossible parce que de nos jours, on paie virtuellement comme on éternue… c’est-à-dire de façon totalement naturelle.

Mais chaque époque a ses révolutions.

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