Nous sommes fin 90, à la faculté de droit de l’UdM. J’y termine mon baccalauréat, tranquille, à l’instar de l’état de nos démocraties d’alors. Les grands sujets de l’heure, à l’international? Essentiellement les pertinences et équités des ententes commerciales interétatiques, jumelées à diverses considérations environnementales, tels les aliments génétiquement modifiés. En politique intérieure, rien de spectaculaire non plus: frictions et disputes fréquentes entre Québec et Ottawa, séquelles du référendum de 95, mais à part ça, calme plat.
Quant à lui, le paradigme des droits fondamentaux demeure à son paroxysme, les tribunaux occidentaux, tant internes qu’internationaux, multipliant les décisions avantageuses pour le droit à l’égalité, le droit à la liberté, les droits linguistiques minoritaires. On sent, en gros, le cheminement progressif vers un monde meilleur, tout simplement. Celui où l’honneur politicien, la justice sociale et la paix géopolitique mènent la parade.
Arrive, telle une brique dans le front, le 11 septembre. On savait, bien entendu, l’échiquier mondial frappé de plein fouet, que l’État de droit et nos démocraties allaient, pour un temps, souffrir. Mais l’érosion est lente, et parcellaire. Oui, Georges W. Bush fait le pitre, mais la communauté internationale tend à le contenir, un tant soit peu. L’ONU et quelques gros joueurs (Allemagne, Russie, France, Canada) multiplient les résolutions afin d’encadrer l’invasion de l’Irak par un minimum de droit international, condamnant dûment l’unilatéralisme américain.
La Cour suprême canadienne y va pour sa part d’une décision majeure: oui, les conjoints de même sexe ont le droit au mariage, incluant les bénéfices afférents.
Surviennent ensuite les médias sociaux, assurant le magnifique Printemps arabe, ses rébellions populaires et son renversement de régime. À peu près au même moment, élection d’Obama, premier Afro-Américain à la tête du pays.
En bref, malgré la claque de septembre 2001, demeure la décence démocratique, la quête de progrès et d’équité.
Jusqu’à…. vous savez quoi.
Son premier mandat, brouillon du fait de la surprise d’avoir été élu, amorçait néanmoins la débâcle: mensonges multiples au quotidien, haine, racisme et un irrespect des institutions allant provoquer une tentative de coup d’État. Rien de moins. Moins de quatre ans plus tard, malgré 94 chefs d’accusation divers, une condamnation pour viol, des références piquées dans Mein Kampf d’Hitler (dont «les immigrants sont le poison de notre pays»), un rapport qui confirme sa responsabilité directe dans l’insurrection du Capitole, des allégations absurdes et infondées, en plein débat national, comme quoi ces mêmes immigrants bouffent les chats et chiens des bons Américains, il est réélu. Plutôt facilement, d’ailleurs.
Ses appuis, d’ailleurs, débarquent de partout, à l’échelle planétaire.
Résultat (temporaire) des courses?
À l’international, un monde qui se déglingue, des attaques unilatérales sans motifs réels, des menaces d’annexion hebdomadaires, des tarifs (inconstitutionnels) utilisés comme arme de guerre économique, dans l’optique d’étouffer les partenaires de jadis. Plus de guerres déclenchées, cette année, que quiconque de ses prédécesseurs. Le président de la paix, quoi.
À l’interne, fruit d’une Cour suprême soigneusement paquetée, le droit à l’avortement est dorénavant interdit totalement ou partiellement dans pratiquement la moitié des États.
Merci à une guerre culturelle faisant rage, toute diversité est depuis effacée des instances gouvernementales, les femmes congédiées des postes de haut gradé de l’armée, les personnes trans traquées comme des bêtes.
Les immigrants, ou tout citoyen un brin plus foncé que la moyenne, craints pour sa sécurité, les machinations du ICE battant leur plein (et des tonnes d’innocents).
Leurs centres de détention débordent.
Les ordonnances judiciaires violées.
Les universités voient leurs fonds coupés pour raisons idéologiques.
Les journalistes et humoristes perdent leur job après avoir critiqué la présidence.
Celui qui occupe celle-ci a les deux pieds dans le pire scandale orchestré de pédophilie de l’histoire, mais inconstitutionnellement protégé par sa ministre de la Justice et son chef de police.
Le trumpisme est une religion outrepassant les frontières étatiques, et ses impacts sont occidentaux.
Canada et Québec n’y échappent guère.
Dans le projet de loi fédérale C-2, on exige de tous les médias sociaux de fournir, sans contrôle judiciaire préalable, l’ensemble de nos infos personnelles.
La Loi 5, elle, tasse toutes consultations préalables, incluant les autochtones, aux fins de grands projets pétroliers et de gazoduc.
Québec n’est pas en reste: une Loi 2 (sur les médecins) exigeant des universités de divulguer la liste des opposants à ladite loi, sans quoi on coupera leur financement, saisie de dossiers médicaux pourtant protégés par le secret médical, etc.
Un projet de Constitution québécoise présenté sans consultation des Premières Nations, et qui retire la possibilité aux organismes de contester la constitutionnalité des lois, du jamais vu à même un État démocratique.
Une Loi 94 qui congédie du personnel, plus de 500, la semaine dernière, pour exercice de leur liberté de religion.
Ajoutons à ceci la recrudescence du masculinisme, de la violence en ligne et autres intolérances, et la cour est pleine.
Le pire?
Que les illustrations qui précèdent, si elles soulèvent encore quelques indignations, se normalisent chaque jour davantage dans la mer de nos indifférences.
La Loi du bof, essentiellement.
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