Vous le savez maintenant parce que j’en ai parlé quelques fois ici, ma mère a la mémoire sens dessus dessous. Ça se mélange de partout et ça se bouscule à la sortie. Au fil du temps, c’est un chaos de moins en moins organisé. Je vis tout ça avec des hauts et des bas. Et surtout, avec beaucoup de zénitude. Je suis pas mal plus dans l’acceptation que dans le combat. Parce que c’est un combat que malheureusement, je ne peux pas gagner.
De façon générale, je ne m’adapte pas si mal. Mais ça devient plus difficile quand arrive une fête dans le calendrier annuel. Comme Noël et Pâques. C’est plus difficile, pour moi, parce qu’on est habitué de fêter ça d’une certaine façon. Il y a comme une espèce de protocole, d’habitudes et de traditions pour chacune des fêtes officielles de l’année.
Mais pour ma mère, ça n’a plus vraiment d’importance et de résonance dans sa vie. À Noël, que je lui donne un cadeau ou pas, ça n’a plus d’impact. Oui, ça lui fait plaisir sur le coup de déballer un cadeau, mais quelques minutes plus tard, c’est souvent comme si de rien n’était arrivé.
Je dois avouer que la fête des Mères, c’est toujours ce moment de l’année plus ardu pour moi. Parce que bien sûr, je ne peux plus le souligner comme dans le bon vieux temps. Un cadeau, des fleurs, un gros bec en disant «Je t’aime» est toujours de mise. Mais ce que je sais maintenant, c’est que pour elle, ça se perd rapidement dans la brume. Sa brume permanente. Parfois légère, mais plus souvent trop épaisse. Je voudrais qu’elle se rappelle ma visite pendant des jours, mais non. J’aimerais qu’elle surfe sur cette vague d’amour que je lui apporte pendant des semaines, mais non.
Oui, je peux me dire que j’ai eu longtemps la chance de lui dire tout ça et qu’elle le savourait à sa juste valeur, mais je voudrais que ce soit encore possible. Je voudrais que ce soit encore possible parce qu’elle est là devant moi comme avant. Mais plus comme avant.
Je sais qu’elle me comprend sur le coup quand je la remercie de tout ce qu’elle a fait pour moi. Ça la rend heureuse sur le moment. Mais tout ça se perd vite dans cette brume qui l’entoure. Et ça peut être frustrant. Choquant. Un sentiment de tristesse qui fige dans le gorgoton. Mais je me raccroche à l’idée que dans un racoin de sa tête, elle le sait et elle le sent. Je le crois sincèrement.
Je sais que tu sais que je m’apprête à t’écrire une phrase hyper clichée, mais je vais le faire pareil: profite des moments avec ta maman. L’horloge avance et on ne sait jamais quand le coucou va faire dérailler toute la patente. Que ce soit ta mère biologique, d’adoption, ta belle-mère ou toutes celles qui ont accepté le poste, célèbre-les. Ça n’a même pas besoin d’être un festival grandiose, juste un moment de vraie connexion.
Quand j’étais jeune, mes oncles voulaient donner un break de cuisinage aux femmes, alors ils allaient chercher du Poulet frit Kentucky. Une belle attention graisseuse qui faisait plaisir à tout le monde. Assiettes en carton et ustensiles en plastique. Congé de vaisselle en prime. Le recyclage n’avait pas encore été inventé. Si ce n’était pas ça être célébré en grand, dites-moi ce que c’est.
Aujourd’hui, je payerais cher pour manger une cuisse de poulet frit avec Ginette, ben assis au bout de la table à pique-nique chez ma tante Colette. Entouré de toute la famille qui parle trop fort et tous en même temps.
Alors, graisseuse ou pas, bonne fête des Mères.
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