Il ne faut pas laver le chandail porté samedi. Il faut manger la même chose. S’asseoir à la même place sur le divan. Porter sa casquette à l’envers. Surtout, surtout, ne pas changer une routine qui a «fonctionné».
Vivez-vous, vous aussi, au rythme des séries, avec des règles précises à respecter ?
Depuis la victoire écrasante du Canadien contre les Hurricanes de la Caroline au premier match de la finale de l’Est, les réseaux sociaux débordent de petits rituels porte-bonheur. Et depuis que notre équipe s’embourbe, ces rituels ont pris beaucoup d’importance.
J’ai lu que des partisans portent les mêmes vêtements depuis plusieurs matchs (ouache). Certains refusent de regarder les rencontres parce qu’ils sont convaincus de porter malheur à l’équipe. D’autres ont développé une routine immuable : même bière, même repas, même place, même horaire.
Rationnellement, on sait bien que Suzuki ne joue pas mieux parce qu’on mange des ailes de poulet Buffalo dans son sous-sol.
Émotionnellement, c’est une autre paire de manches. Les superstitions ne parlent pas vraiment de magie : elles parlent d’anxiété et de besoin de contrôle.
Biais de confirmation
Comment ça se passe ? Les psychologues expliquent que le cerveau de l’être humain déteste le hasard. Il cherche constamment des liens, des explications, des causes. Si quelque chose de positif survient pendant qu’on fait un geste particulier ou qu’on suit une certaine routine, le cerveau enregistre discrètement l’information.
Et ensuite ? Il ne prend pas de chance.
C’est ce qu’on appelle, en science, le « biais de confirmation » : on a tendance à retenir ce qui confirme nos croyances. Autrement dit, si le Canadien gagne pendant qu’on porte nos bas « chanceux », on s’en souvient ; mais si l’équipe perd malgré les bas, on oublie un peu plus vite.
Vous avez remarqué une explosion de superstitieux autour de vous ? Normal. Le sport est un terrain propice aux superstitions puisqu’il repose sur l’imprévisibilité.
D’ailleurs, les athlètes professionnels sont des champions des rituels. Patrick Roy parlait à ses poteaux. Rafael Nadal alignait obsessivement ses bouteilles d’eau avant les matchs. Serena Williams portait parfois les mêmes chaussettes pendant un tournoi entier (re-ouache).
On se calme
Les sportifs de haut niveau y sont particulièrement sensibles parce qu’ils évoluent dans des contextes où la pression est immense et où une partie du résultat leur échappe.
Rien de mieux alors qu’un rituel pour se calmer.
C’est exactement ce que vivent les fans du Canadien en ce moment. Parce qu’on vit collectivement des montagnes russes d’émotions.
Tout le monde s’est transformé en analyste et en commentateur, avez-vous remarqué ? On observe, on dissèque, on s’obstine, on s’enflamme, on boude. Et surtout, on aimerait tant aider…
Mais au fond, on sait très bien qu’on n’a absolument aucun impact sur ce qui se passe sur la glace, à moins bien sûr d’être dans l’amphithéâtre à encourager et applaudir.
C’est probablement pour ça que les superstitions prennent autant de place dans des périodes comme celle-ci. Elles donnent l’impression qu’on peut influencer le résultat, qu’on participe un peu à ce qui se passe, un peu comme ces gens qui touchent du bois, évitent le chiffre 13 ou croisent les doigts.
L’être humain aime donc ça penser qu’il peut négocier avec le hasard et jouer avec le destin !
Incertitudes
Ce besoin ne date pas d’hier. Pendant des siècles, les humains ont associé certains gestes ou objets à la chance ou la malchance : les chats noirs, les miroirs brisés, les échelles. Certaines croyances ont des origines religieuses, d’autres historiques ou culturelles.
Mais je pense qu’elles survivent parce qu’elles répondent à quelque chose de profondément ancré chez nous : notre difficulté à accepter que plusieurs choses nous échappent.
Alors oui, on peut bien rire des superstitions des amateurs de hockey. Et honnêtement, je trouve certaines hilarantes. Mais j’aime aussi penser qu’elles racontent quelque chose de plus tendre sur nous.
Dans une époque où tout semble anxiogène, que ce soit l’inflation, l’itinérance, les guerres, l’épicerie, l’essence, le logement ou la crise environnementale, il y a quelque chose de réconfortant dans ces petits rituels.
Pendant quelques heures, une ville, une province entière, croit qu’un vieux chandail sale, une barbe de séries ou une place prédéterminée sur un sofa peuvent changer le cours des choses.
Je vous garantis que si le Canadien gagne ce soir, il y a des milliers de Québécois qui vont répéter les mêmes habitudes au prochain match.
On ne sait jamais.

