Trois téléréalités. Trois hommes. Un même message: mesdames, prouvez votre valeur. En 2026, l’amour à l’écran ressemble moins à une rencontre qu’à un tribunal où les femmes sont jugées. Franchement, ça ne donne pas envie de chercher l’amour ni de se mettre en couple.
D’abord, il y a Anthony. Trente-huit ans. Dans la série Qui veut épouser mon fils? diffusée sur la chaîne M6, en France), il dit chercher une femme capable de «prendre la relève» de sa mère (Oui! Oui!). En gros, elle doit cuisiner, repasser, tenir maison. La candidate désignée, Angélique, arrive avec des lasagnes pour démontrer qu’elle sait «nourrir son homme». Séduisante et docile.
Ensuite, il y a Chris, l’un des candidats de la téléréalité Love is Blind (en français, Mariages instantanés, dont c’est la dixième saison sur Netflix). Un rappel: le concept de l’émission est de trouver l’amour au-delà du physique. Chris n’a pas eu le mémo, semble-t-il. Il reproche à sa fiancée Jessica, une médecin de 39 ans, de ne pas s’entraîner tous les jours, au CrossFit ou au Pilates. Il dit qu’il «choisit ses mots» et qu’il se sent «très mal à l’aise». Jessica n’atteint pas le standard corporel «auquel il s’attend».
Et il y a Tyson. Ex-militaire, 30 ans. Dans Married at First Sight (en français, Mariage à l’aveugle, sur Netflix), il dit ouvertement être en quête d’une femme «soumise» qui partage ses convictions. Stephanie a le défaut, tranche-t-il, d’avoir 32 ans (seigneur Dieu! Deux ans de plus que lui! Scandale!), des opinions et une carrière. Et de savoir ce qu’elle veut. C’en est trop pour notre mâle alpha, déstabilisé par tant de «wokisme» et de féminisme.
Évaluation et mise en scène
Trois téléréalités, trois contextes, un fil conducteur : l’homme choisit, la femme prouve. L’amour est présenté comme un processus d’évaluation masculine.
Pour Anthony, c’est de savoir si sa dulcinée sera assez «femme à la maison», compétente dans les tâches domestiques. Pour Chris, c’est de décider si son corps correspond à l’idéal fitness qu’il valorise: mince, sculpté, optimisé. Et pour Tyson, c’est de jauger si elle est assez docile, soumise, alignée à ses valeurs.
Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement le sexisme.
C’est la mise en scène d’un amour conditionnel. Tu seras aimée si tu cuisines. Si tu t’entraînes. Si tu n’es pas trop féministe. Si tu ne fais pas trop de vagues. Si tu n’es pas trop ambitieuse. Si tu n’as pas trop vécu.
On est bien en 2026, là?
Statut social et pouvoir
Dans son texte coup de poing Being Loved by a Man-Hating Feminist is the New Social Currency—Is Love Real? (traduction libre: Être aimé par une féministe: le nouveau capital social. L’amour existe-t-il vraiment?), l’autrice Aleksandra Trkulja pose une question troublante: est-ce que certains hommes aiment vraiment leur partenaire… ou le pouvoir qu’elle leur donne?
Il y a un mélange de statuts sociaux, de confort domestique, d’ego flatté et d’alignement idéologique.
On l’observe dans les trois cas. Chez Anthony: il ne cherche pas une partenaire, il cherche un remplacement à sa mère. Chez Chris: il ne cherche pas une rencontre, il cherche une silhouette compatible avec le regard qu’il jette sur sa propre image. Et chez Tyson: il ne cherche pas un dialogue, il cherche une soumission.
Les trois émissions nous vendent des histoires d’amour, mais finalement, elles montrent des dynamiques de pouvoir.
On ne s’attend pas à ça quand on s’affale sur le divan, tisane à la main, un mardi soir. Et pourtant, c’est brutal.
Renversement symbolique
On pourrait penser que c’est seulement une question de mauvais casting. Ce serait trop simple, je crois.
Ces émissions ne surgissent pas de nulle part. Elles arrivent dans un moment où les femmes sont plus autonomes et indépendantes que jamais. Pour la première fois de l’histoire, les femmes n’ont plus «besoin» d’un partenaire pour vivre et survivre socialement ou économiquement.
Elles veulent un partenaire, un égal. Elles veulent un «ajout significatif» à une vie parfaitement rodée qu’elles mènent déjà.
C’est là que commence la friction.
Dans son texte, Aleksandra Trkulja évoque un renversement symbolique: et si le nouveau capital social, pour un homme, n’était plus d’avoir une femme attirante à ses côtés, mais d’être choisi par une femme lucide, émancipée, consciente des rapports de pouvoir?
Être choisi et aimé par une féministe devient alors un privilège, une sorte d’indication qu’il accepte de renoncer au vieux narratif patriarcal.
Et ça, pour les femmes, en ce moment, c’est salement sexy!
Où sont les alliés?
Les téléréalités montrent pourtant l’Ancien Monde, l’Ancien Monde qui résiste. L’homme arbitre, la femme auditionne. Est-ce un backlash culturel? Peut-on croire que plus les femmes revendiquent l’égalité, plus certains hommes se braquent et s’ancrent dans les vieux modèles?
J’aimerais regarder d’autres types d’émissions. Elles montreraient des hommes qui admirent l’intelligence, l’ambition, la maturité, l’indépendance et la complexité des femmes. Et surtout, qui les applaudissent et veulent les soutenir.
Je veux voir des alliés.
Comment, après tout ça, ne pas ressentir un léger découragement face au dating, à l’amour, aux relations de couple? Si l’égalité devient une menace et si la liberté féminine déclenche des exigences de contrôle, on ne parle plus de romance ni d’amour; on parle de négociation de pouvoir.
En 2026, l’amour devrait ressembler à une alliance.
Sinon, si aimer exige encore que les femmes se diminuent pour être choisies, peut-être que le vrai progrès, c’est de rester célibataire…
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