On a retiré les téléphones des écoles. Ottawa veut maintenant interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. L’Australie l’a fait. La France aussi. Devant la détresse des jeunes, le téléphone est devenu l’ennemi public numéro un. Et si nous nous trompions de cible?
C’est exactement ce que soutient le psychologue américain Peter Gray, spécialiste du développement de l’enfant et du jeu libre : selon lui, on fait fausse route. Le vrai problème, ce n’est pas le téléphone.
La détresse des jeunes est plutôt liée, dit-il dans un article de The Atlantic, à leur manque d’autonomie.
Sa théorie est controversée, mais elle mérite qu’on s’y arrête. Depuis quelques années, les écrans sont devenus les grands coupables de tous les maux de la jeunesse.
Anxiété. Dépression. Isolement. Difficultés scolaires. Tout semble commencer et finir avec eux.
La solution paraît alors évidente : retirer le téléphone des écoles et interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Repousser le plus longtemps possible le moment où les jeunes pourront entrer dans cet univers «dangereux».
L’enfance sous surveillance
Selon Peter Gray, le problème, ce n’est pas tant le téléphone intelligent ni même les réseaux sociaux. Le problème, c’est la disparition progressive de la liberté des enfants et des adolescents.
Depuis 70 ans, explique-t-il, l’enfance est devenue de plus en plus surveillée, encadrée et organisée par les adultes.
Les enfants jouent moins dehors, se déplacent rarement seuls, leurs loisirs sont organisés et les adultes interviennent rapidement dans leurs conflits et leurs difficultés.
Or, selon Gray, le jeu libre permet justement aux enfants d’apprendre à négocier, à résoudre des problèmes, à gérer leurs émotions, à prendre des décisions et à affronter des risques.
Gray va même plus loin : il considère qu’Internet et les jeux vidéo peuvent devenir des espaces de jeu, de socialisation et d’exploration. Les enfants doivent apprendre à évoluer dans le monde numérique dans lequel ils grandissent.
Sur Internet, les jeunes ne sont pas que passifs, seuls ou hypnotisés. Ils y discutent, créent, jouent, apprennent et trouvent des communautés où ils se sentent à leur place.
Une théorie contestée
Soyons clairs : les réseaux sociaux ne sont pas exempts de dangers.
Les jeunes risquent d’être exposés à la cyberintimidation, à des images irréalistes, à de la désinformation, à des contenus préjudiciables et à des adultes mal intentionnés.
Les critiques de Gray lui reprochent de réduire une crise complexe à une seule explication. Mais la santé mentale des jeunes dépend aussi de leur famille, de l’école, de leur milieu de vie et, oui, probablement de leur utilisation du numérique.
Il n’y a sans doute pas un seul responsable.
Le psychologue nous oblige surtout à poser une question inconfortable : pourquoi notre premier réflexe consiste-t-il presque toujours à retirer une liberté aux jeunes ?
Et nous alors?
Je ne pense pas que tout va bien avec les écrans. Au contraire. Il est urgent de revoir notre rapport au téléphone et aux réseaux sociaux.
Mais je trouve profondément incohérent de présenter ce problème comme s’il appartenait uniquement aux adolescents.
Nous-mêmes, comme adultes, ça va comment?
Combien commencent leur journée en regardant leur téléphone avant même de parler à la personne couchée à côté d’eux?
Combien le consultent pendant une conversation? Au restaurant? Devant un film? En travaillant? En jouant avec leurs enfants?
Autour de moi, je connais peu d’adultes qui entretiennent une relation saine avec leur téléphone. Moi comprise!
Et pourtant, nous exigeons des jeunes une discipline numérique que nous sommes incapables d’avoir. Nous leur faisons la leçon alors que nous peinons nous-mêmes à décrocher.
Une interdiction facile
Interdire les réseaux sociaux jusqu’à 16 ans donne l’impression que nous avons réglé le problème. Mais une interdiction ne fait pas disparaître les plateformes.
Plusieurs jeunes contourneront les règles. D’autres iront simplement ailleurs, souvent dans des espaces moins modérés. Et à 16 ans, on leur ouvrira soudainement toutes les portes en espérant qu’ils sauront instinctivement se protéger.
On n’apprend pas à exercer son jugement en restant complètement à l’écart d’un univers jusqu’à un âge déterminé.
J’ai plutôt l’impression que ça s’apprend avec de l’accompagnement, des règles… et des erreurs.
L’interdiction rassure les adultes. Elle ne prépare pas les jeunes.
Apprendre à naviguer
Je ne propose pas de laisser les enfants seuls devant Internet, sans règles ni supervision. Je propose qu’on remplace une partie de la peur par de l’éducation.
Apprenons-leur comment fonctionnent les algorithmes, pourquoi il est si difficile d’arrêter de scroller et comment reconnaître un contenu trompeur ou protéger leur vie privée.
Et plutôt que d’interdire un univers entier, réglementons ce qui est conçu pour nous garder captifs : le défilement infini, les mécanismes de récompense et les recommandations automatiques.
Pour les jeunes. Mais aussi pour les adultes.
Pour tous
Les règles doivent aussi s’appliquer aux adultes. Parce qu’un parent qui demande à son enfant de décrocher tout en consultant ses courriels pendant le souper perd vite sa crédibilité.
Redonnons aux jeunes davantage de vie hors ligne. Du temps libre. De la nature. Des endroits où se retrouver. Le droit de jouer, de se déplacer, de se tromper et même de s’ennuyer.
Peter Gray n’a peut-être pas entièrement raison. Mais il nous oblige à remettre en question une idée devenue presque incontestable : si les jeunes vont mal, c’est à cause de leur téléphone.
Le problème est plus vaste.
Avant de vouloir sauver les jeunes des écrans, commençons par nous sauver nous-mêmes.
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