«Les pauvres et la classe moyenne paient des impôts, les riches paient des comptables, les très riches paient des avocats, et les ultrariches paient des… politiciens.» – George Monbiot, éditorialiste, The Gardian
Québec solidaire, manifestement, aura eu sa leçon (électoraliste), celle de lâcher les baskets aux riches-mais-pas-tant. On se souviendra la débande provoquée par les sorties tous azimuts de Québecor et la CAQ, lors de la dernière campagne, qualifiant de «taxe orange» la mesure solidaire — pourtant minimaliste — d’imposer graduellement les actifs nets de plus de 1 million.
Dommage, quand même, mais combien symptomatique d’un lassant réflexe: l’aversion de toute réforme fiscale un peu iconoclaste. Opposition en provenance des principaux intéressés dont les conglomérats médiatiques, bien entendu, mais aussi des classes qui, par définition, y gagneraient au change. Phénomène québécois? Plutôt occidental. Faut notamment lire, là-dessus, l’essai Pourquoi les pauvres votent à droite, de Thomas Frank.
Échaudée, donc, par la claque orchestrée, la formation de gauche limite dorénavant sa fronde aux solides riches : impôt spécial de 1% sur les tranches de fortune oscillant entre 25 et 100 millions, puis de 2% au-delà de ce dernier seuil. Une exemption, majeure, est prévue à la mesure : les patrimoines dans le collimateur le seront avec exemption pour la résidence principale. Rien, en bref, pour écrire à sa mère, particulièrement en sa journée de fête.
L’idée, par ailleurs, traîne depuis une mèche dans les coffres de la justice sociale: deux récipiendaires du prix Nobel de l’économie, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, en font l’une des principales pierres d’assises de leur doxa, à l’instar de Gabriel Zucman, un Français de 38 ans enseignant notamment à Berkeley et devenu porte-étendard de la dissidence fiscale. Sa thèse ? Plus riches nous sommes, plus facile est-il de structurer son patrimoine de manière à générer peu de revenus taxables, ceci entraînant un taux effectif d’imposition drôlement moins élevé — jusqu’à deux fois — que les autres catégories sociales.
Une proposition conséquemment conforme au principe cardinal d’égalité de la charge sociale, et soutenue par une aile respectée de la science économique. Ce qu’on attend, donc, pour sa mise en application ? L’estompe de son plus grand vent de face, soufflé de toutes les forces par les… riches.
La réplique sera autant simple que musclée: on travaille fort, on prend des risques, on le mérite.
Vrai que certains, voire plusieurs, agissent à titre d’entrepreneurs-modèles. Ceux qui, notamment, sont systématiquement à l’affût de nouveaux trucs, façon de procéder. Mon chum Lambert qui, pour seul exemple, va se casser le bicyk un vendredi soir pour extraire tel gugusse de ses plants de tournesol afin d’y produire telle huile innovatrice.
Bravo.
Content que des gars comme lui, au Québec, poussent les initiatives, utiles, du genre. Autres que celles de la spéculation immobilière, celle qui crisse le monde à la rue et arnaque les fonds publics. Référendum maison, d’ailleurs : qu’est-ce qui dérange le plus votre œil, sur Notre-Dame? Les campements de sans-abri ou encore plus nombreux, les panneaux publicitaires de Luc Poirier?
Tout ça pour dire qu’il existe, malgré d’indécents parasites, de bons entrepreneurs.
Qui bossent fort. Qui paient leur part d’impôts. Qui font partie de l’innovation québécoise.
Mais l’argument n’est pas là.
Parce que si le seul critère de la charge de travail était pris en compte, on exclurait ainsi d’office les sangsues vivant du seul fric des fiducies familiales, et on glorifierait mon chum André, jadis préposé aux bénéficiaires, et ses collègues. Comme le disait Philippe Bouvard: «Rien ne me fait douter davantage de la fameuse égalité des chances que l’héritage.»
Idem pour le critère du risque: nombre d’entrepreneurs y seraient exclus, merci aux juteuses subventions, prêts et autres crédits d’impôt. De quoi se rappeler la crise financière de 2008, où les pingouins de Wall Street auront vu le résultat de leur incurie racheté — au propre et figuré — par le Congrès américain.
Même chose au Québec, où les subsides québécois seront siphonnés en bonus aux dirigeants des Bombardier de ce monde, le tout après des mises à pied sauvages et états financiers dans le mauve. Au palmarès de ce même risque, plutôt, j’inscrirais la totalité des mères mono ou ménages aux prises avec la pénurie du logement, de la hausse du prix de l’essence du panier d’épicerie. Ceux qui vivent d’une banque alimentaire à l’autre. Qui retiennent leur souffle, mensuellement, afin d’éviter le coup fatal. Ceux qui survivent avant de vivre.
Celui du mérite, enfin: les 25 millions accumulés par Monsieur X auraient-ils été envisageables sinon sa famille, sinon nos écoles publiques et la qualité de ses enseignantes, nos universités quasi gratuites, nos programmes d’égalité des chances et autre filet social? Ce dernier vaut-il d’ailleurs davantage, socialement parlant, que nos chercheurs, artistes et personnel soignant?
Discutez.
Dans l’intervalle, bravo QS.
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