«Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit: C’est lui? Vous croyez? Il ne faut rien exagérer! Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser.»
Voilà les mots, sages, de l’écrivaine, ministre et journaliste Françoise Giroud. Ceux qui, pour plusieurs encore, relèvent davantage de l’histoire que du contemporain.
Dans une entrevue récente à Tout peut arriver, Marie-Louise Arsenault, solide comme toujours, me lance:
C’est récurrent [le terme fascisme] dans votre vocabulaire. D’ailleurs, dans vos chroniques, vous dites: «On me dit que je vais exagérer, mais peu importe.» Vous dites qu’on a peur des mots. Je vous ai entendu dire ça, ce matin, à Denis Lévesque.
Parce que les accusations que je charrie, j’exagère et que je panique inutilement, j’ai l’habitude, merci. Depuis 2014, lors de la sortie de mon bouquin La fin de l’État de droit? en fait. Et ce qui fascine, pour tout dire, est cette volonté de refuser les injonctions de l’évidence, de nommer le réel.
Non seulement par nos Trumpistes — ne perdons pas notre temps — mais également par des intellos, analystes et autres vivant au rythme de l’actualité politique occidentale, notamment celle des É.-U.
La conséquence? La conclusion de Giroud ou la métaphore de la grenouille dans l’eau bouillante, essentiellement. Banaliser l’affreux, l’injustice et le sale, jusqu’à trop tard. Merci à la fenêtre d’Overton devenue solarium, encouragée par l’insouciance des médias d’extrême centre, de la crainte de déplaire aux annonceurs frileux.
Or, le train sur le point de percuter (fatalement?) les socles de la démocratie américaine, et les nôtres par la bande, étaient pourtant bien annoncés, et parfaitement visibles, depuis une mèche:
Le refus de reconnaître les résultats de l’élection de 2020, les accusations criminelles de détournement de votes en Georgie, et la tentative d’insurrection au Capitole.
— Pas du fascisme.
Les 900 pages du Project 2025, d’abord, plan de match avoué de l’opération destruction des contre-pouvoirs.
— Pas du fascisme.
Les six références à Hitler par Trump, en pleine campagne électorale, notamment la tristement célèbre «Les immigrants empoisonnent le sang de notre nation.»
— Pas du fascisme.
Le congédiement manu militari de dirigeants de l’armée jugés trop neutres, et leur remplacement par une pléiade de béni-oui-oui.
— Pas du fascisme.
Les saluts nazis d’Elon Musk et son soutien public à l’AfD, parti d’extrême droite allemand.
— Pas du fascisme.
Les invitations à la cérémonie d’assermentation de Trump à tous les petits despotes racistes de l’Occident, d’Orban à Zemmour (amis ou références intellectuelles de Bock-Côté, soit dit en passant).
— Pas du fascisme.
La réécriture des cartes géographiques, de l’histoire enseignée.
— Pas du fascisme.
De l’ensemble des mesures, politiques et manœuvres forçant le culte de la personnalité, la vénération de Trump.
— Pas du fascisme.
Alligator Alcatraz, ses centaines de détenus disparus, et aux autres paquetés, à coup de 32, dans des cages.
— Pas du fascisme.
Aux enfants arrêtés et détenus.
— Pas du fascisme.
Aux universités ayant vu leurs transferts fédéraux coupés pour cause de délits idéologiques.
— Pas du fascisme.
Aux médias menacés, attaqués et censurés.
— Pas du fascisme.
Du refus d’obéir aux ordonnances judiciaires.
— Pas du fascisme.
Aux mensonges éhontés quotidiens, par dizaine, manipulant l’opinion publique de manière inégalée, dans un régime démocratique.
— Pas du fascisme.
Aux velléités d’annexion, d’attaque ou de conquête du Groenland, Canada, Panama, Cuba, Mexique, Colombie, Venezuela.
— Pas du fascisme.
À Riviera Gaza.
— Pas du fascisme.
Aux 75 milliards investis dans ICE, à la directive donnée d’entrer sans mandat dans les domiciles, écoles, églises, commerces, masqués à souhait, à la recherche de «papiers», copier-coller de la Gestapo.
— Pas du fascisme.
À l’immunité complète, civile et criminelle, mais d’aucun fondement légal ou constitutionnel, accordée aux bourreaux dudit ICE.
— Pas du fascisme.
Au rapport du Sénat sur la violation sauvage des droits fondamentaux à même ses centres de détention, et aux trente détenus assassinés.
— Pas du fascisme.
Au climat de terreur instauré dans les rues, à l’envoi (inconstitutionnel) de la garde nationale auprès des villes démocrates.
Aux treize balles tirées gratuitement, sans légitime défense requise, sur Alex Pettri et Renee Nicole Good.
— Pas du fascisme.
La genèse de ce dernier, sous peine d’évidence, ne relève pas de chambres à gaz, mais bien d’accrocs aux allures parfois relatives, banalisés par le média paresseux, apathique ou même complice.
Trop tard pour l’expulser, maintenant?
Aucune idée.
Allez savoir.
Mais le nommer serait, déjà, un baume sur les faits.
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