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Avons-nous perdu notre humanisme?

J’ai mal à mon humanité — pas vous? Est-ce qu’on a perdu notre capacité à s’indigner?

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Chronique Maude Goyer | «Avons-nous perdu notre humanisme?» Chronique Maude Goyer | «Avons-nous perdu notre humanisme?» (The Associated Press)

Un enfant de 5 ans arrêté par les agents d’ICE à Minneapolis. Deux citoyens ordinaires tombés sous les balles. Un 5e féminicide au Québec en moins d’un mois. Et tous les jours, des immigrants accueillis ici via le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) forcés de quitter. J’ai mal à mon humanité — pas vous?

Est-ce qu’on a perdu notre capacité à s’indigner?

Ou plus fondamentalement encore, est-ce qu’on a perdu notre humanisme ?

Je me sens engourdie, comme vous peut-être, face à toutes ces nouvelles. Ce qui se passe aux États-Unis me laisse non seulement dans un état dubitatif, mais de plus en plus dans une sorte de paralysie.

Si l’humanisme se définit comme une doctrine qui place l’être humain et son épanouissement au sommet des valeurs, on peut penser qu’il a foutu le camp. Je vois bien peu de compassion, de bienveillance et d’altruisme dans tout ce qui se passe dans l’actualité depuis quelques mois.

J’en suis à me demander si nous ne sommes pas tous anesthésiés.

On attribue souvent à Gandhi l’idée qu’on mesure le degré de civilisation d’une société au sort qu’elle réserve à ses membres les plus vulnérables. Eh bien, mauvaise nouvelle : lorsque je pense aux enfants, aux personnes âgées, aux gens défavorisés ou en difficulté, aux personnes racisées, aux nouveaux arrivants, aux femmes, je me bute à de la noirceur.

Politique et institutions

Je vois peu de civilité. Peu de solidarité. Peu sensibilité. Encore moins de sollicitude.

Les injustices et les iniquités sont tellement grandes qu’elles semblent surréelles. Je fais référence par exemple à ce qui se passe chez nos voisins du Sud, notre ancien allié, cette super puissance qui semble sur une lancée aussi machiavélique que dévastatrice.

Tous les repères tombent : les droits sont bafoués, même les plus basiques.

Quand le politique ne protège plus, que reste-t-il?

La mort de Renée Good et d’Alex Pretti au Minnesota, les expulsions de familles immigrantes pourtant ancrées ici, à qui on avait promis mer et monde de surcroît, les femmes qui meurent entre les mains vengeresses de leur ex, toutes ces violences appellent à l’action. Or, nous avons perdu notre élan.

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C’est comme si nos propres mécanismes d’empathie, en plus des institutions, ne protégeaient plus les valeurs humaines.

Ça me fait peur et ça me déçoit. Et surtout, ça m’enrage. Parce que si on ne se lève pas pour protester, pour manifester, alors c’est comme si on acceptait cette nouvelle vision du monde — et ce nouvel ordre du monde.

Que faire?

Toutes les fibres de mon corps hurlent mon désaccord. Mais que faire ?

Je n’ai pas de solution miracle.

Il reste peut-être la colère. La désobéissance. Et la solidarité entre nous, tous les jours, la gentillesse ordinaire, quotidienne, imparfaite, mais incarnée.

Il reste aussi le refus de trouver cela « normal ». Le refus de fermer les yeux. Le refus de s’habituer.

Peut-être que l’humanisme n’est pas mort. Peut-être qu’il est malmené, épuisé, vidé de son sens… pour le moment. L’erreur aura été de croire qu’il était confortable, consensuel, gratuit. Qu’il allait de soi.

Refuser l’anesthésie, c’est déjà un acte politique. Refuser le cynisme aussi. Si la rage est ce qui nous reste pour nous rappeler que certaines vies comptent, que certaines injustices sont inacceptables, alors il faudra apprendre à l’habiter — sans la laisser nous consumer.

Peut-être que l’humanisme de 2026 et des années à venir ne sera pas doux. Mais il sera vivant. Et indocile.

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